
Mon pays ne semble plus être cet hiver que le poète déclamait à grande voix, du moins pas dans la métropole. Il pleut encore et la neige ne résiste pas. Hier après-midi, j’ai entrevu une grosse corneille pavaner sur la toiture du voisin.

Je n’ai pas le droit de vous photographier, de parler de vous en montrant votre visage. Vous avez droit à votre monde intérieur, à votre anonymat même si, paradoxalement, vous rêvez peut-être d’être sur le devant des scènes. Dans l’Amérique des Américains, je ne serais pas ennuyé ou intimidé.

L’hiver a à peine débuté qu’il ressemble déjà au printemps. Il a plu abondamment hier soir; les rues sont maintenant glissantes, beaucoup de passants, malgré leur prudence, en sont réduits à se relever péniblement, le vêtement mouillé et le réveil finalement bien amorcé.

Nous vivons forcément seuls entre les murs élastiques des appartements du corps et de l’esprit. Il y a bien les fantômes de nos idées, les spectres de nos souvenirs, les films de nos habitudes…

Mon ancien éditeur m’a retourné, annoté, mon manuscrit. Le colis était abimé, inséré dans une enveloppe de Postes Canada, qui présentait mécaniquement ses plus plates excuses. Il manque tout de même vingt pour cent des pages.

On dit aimer me lire et on rajoute, à la blague, que parfois, on ne me comprend pas tout le temps, qu’en début de journée, ma poésie passe plus ou moins bien entre le café et la rôtie.

J’ai fermé les yeux, ai gonflé mon ventre afin d’emmagasiner solidement l’air, et j’ai chanté. Nous n’en étions encore qu’au stade dit du réchauffement. Le directeur est au piano et nous amène, de demi-ton en demi-ton, à chanter de plus en plus haut.

Il est probablement l’un des artistes de métro les plus anciens, car je le croise depuis longtemps au hasard de mes courses, et ce, dans plusieurs quartiers. La peau de son visage possède une texture indéfinissable, le reliquat d’une acné juvénile virulente ou les séquelles d’une brûlure.

Mon pays ne semble plus être cet hiver que le poète déclamait à grande voix, du moins pas dans la métropole. Il pleut encore et la neige ne résiste pas. Hier après-midi, j’ai entrevu une grosse corneille pavaner sur la toiture du voisin. Je ne vois pas cependant pas les autres oiseaux, sûrement plus avisés que l’imprudente, car, on le sait tous, l’hiver n’a certainement pas lancé la serviette même si, réchauffement oblige, il préfère séjourner dorénavant un peu plus vers l’est. Le Québec de la grande ville se londonise sans doute.
Je n’ai certes pas le goût de mettre le nez dehors. De plus, mes bottes prennent l’eau et mes argents servent à dépenser autre chose que l’essentiel saisonnier. Nous entrons bientôt en février. Déjà les gens autour de moi démontrent de l’impatience, leur moral décline et ils iront tout de même travailler.
Moi, je ferme les yeux, j’observe cette fatigue, un sédiment plus tenace que la neige, m’envelopper de ses écailles temporelles. Aujourd’hui est un autre jour rempli d’espoir et de tâches à faire. Même en demeurant ainsi bien campé dans mes coussins, les jambes croisées, l’Internet sous mes doigts d’Ariane, je me sais avancer. J’ai des rêves de mettre le cap sur des contrées inexplorables, sûrement magnifiques. J’ai des envies de repos. Mes idées, telles des vagues, s’entrechoquent et se heurtent à la Grande Falaise, bien haute avec ses majuscules.
Et je dois ouvrir les yeux, ne serait-ce pour réviser ce texte, mais aussi pour reprendre ma place parmi les fourmis. Le Temps est mon Soviet suprême.


Je n’ai pas le droit de vous photographier, de parler de vous en montrant votre visage. Vous avez droit à votre monde intérieur, à votre anonymat même si, paradoxalement, vous rêvez peut-être d’être sur le devant des scènes. Dans l’Amérique des Américains, je ne serais pas ennuyé ou intimidé.
Hier après-midi non plus, en fait. Il est vrai que je n’ai pas utilisé de flash, la plupart d’entre vous n’ont même pas remarqué. Qui sait, vous verrez peut-être un jour cette photo, ou quelqu’un de votre entourage vous verra et vous criera des injures, car vous aurez menti. Vous n’étiez pas là où vous deviez être, vous avez séché l’école, vous n’étiez pas au travail.
Évidemment, vous n’avez rien fait de tout ça. J’invente, je ne vous connais pas. Lorsque je reprends le métro, vous êtes encore là, mais ce n’est plus vous. Vos visages sont étrangement similaires, mais ce ne sont pas les mêmes.
Pour ma part, je revenais d’une assignation. J’ai pris des photos d’un poste électrique. Je n’étais donc pas non plus à ma place habituelle. Quelqu’un m’a peut-être photographié et aura mis la photo sur Internet. Un de mes clients, croyant que je travaillais sur son projet pourrait m’avoir vu.
Ciel, j’ai droit moi aussi à mon anonymat. C’est une petite chose que l’on place devant soi, comme un voile, afin de préserver nos somptueux atours personnels.
Qu’importe. J’ai pris cette photo quelques minutes après avoir terminé la lecture de A Voyage to Arcturus, livre étrange, écrit au début du XXe siècle. Il ne me fit pas la même impression qu’à sa première lecture, quand j’avais vingt ans. Mais à vous regarder, chers passants, me ramena tout de suite à ce livre que je venais de quitter. La conclusion du roman se veut hyper-métaphysique au point qu’on en échappe la signification.
L’auteur a sans doute raison. On ne pourra jamais comprendre même si, derrière notre anonymat, on comprend tout.