
On pourrait comparer le phénomène à ces débris satellitaires qui polluent les strates lointaines de l’atmosphère terrestre et qui se voient interdire leur passage kamikaze vers la surface par de subtils filtres protecteurs, similaire à une couche d’ozone et qui, comme elle, possède ses failles et ses trous.

Je peux comprendre les croyants qui se battent pour qu’on ne banalise pas leur foi, qu’on ne l’enrégimente pas dans un banal compartiment de choses à savoir parmi tant d’autres. Je comprends ainsi ces parents qui se battent en Cour pour que leurs enfants ne soient pas «pollués» par des idées qui, au minimum, relativiseront les doctrines qu’ils tentent d’inculquer aux jeunes cerveaux qu’ils ont fait naître.

Le temps est particulièrement doux à Montréal. L’hiver, tout compte fait, n’a pas de prises sur le bitume huileux de la métropole qui n’en poursuit pas moins sa course.

Lorsque les coïncidences arrivent à point, on parle volontiers de synchronicité, terme chéri par Jung qui a vu comme d’autres avant lui que, dans le mouvement des corps célestes résidait une sagesse sans noms, qualificatifs ou verbes.

Il est ce temps de l’année où un léger malaise s’empare de mes pensées. Une pile de documents de toutes les formes et de toutes les couleurs attend d’être classée, calculée.

Les travaux avancent. Ce qui devait, au départ, n’être qu’un rafistolage d’une pièce s’est transformé en un chantier un peu plus important. J’aurai un bon placard, un autre pour un éventuel congélateur, le mur donnant sur le voisin aura été insonorisé et le circuit électrique refait.

Une autre journée à retoucher le Rimmel du quotidien, d’autres heures à parfaire le vernis des bonnes manières, à récurer les tâches, laver les devoirs, étendre les espérances.

La caissière me sourit et commence à passer les objets en face du scanner. Elle s’arrête devant ma bouteille de shampooing contre le psoriasis.

J’ai fermé les yeux, ai gonflé mon ventre afin d’emmagasiner solidement l’air, et j’ai chanté. Nous n’en étions encore qu’au stade dit du réchauffement. Le directeur est au piano et nous amène, de demi-ton en demi-ton, à chanter de plus en plus haut. Comme j’étais encore aux prises avec les derniers soubresauts de mon rhume, ma voix s’accrochait aux parois encombrées de mon larynx.
On ne peut chanter correctement si le corps n’est pas en paix. On ne peut pas plus chanter juste si l’esprit ne se libère pas de ses craintes. Alors, j’ai fermé les yeux. Je ne voyais plus la main du directeur, ne pouvais donc plus obéir à sa cadence, il me fallut davantage écouter le rythme de mes compagnons. L’expérience étonne. En abaissant ainsi les volets de sa conscience, habituée à regarder par la fenêtre, le corps nous paraît plus animal, volontaire, les moindres défauts, les plus petites hésitations, mais aussi la pleine puissance de la voix se révèle.
Plus j’écoutais cette voix étrangère qui est pourtant la mienne, provenant de mon corps, et plus j’apprenais à contourner les labyrinthes de mes tensions. Au passage d’une note, j’observais soudain cet éclat, comme le verre qui se casse. La fois suivante, j’ouvrais davantage la bouche, penchais la tête, me laissais vivre et mourir au son, et le verre résistait.
On ne peut certes fermer constamment les yeux. Ces derniers sont les mains de notre esprit. Le sage dira qu’on peut parvenir à fermer les paupières sans cesser de regarder. Je crois que c’est ce que je fis ce soir-là, en compagnie de mes confrères chanteurs. Un peu plus tard, je fus pris d’une forte toux, mais par la suite, ma voix devint claire, puissante, sans entraves.
Si je retourne d’année en année à cette chorale, c’est parce qu’elle permet cette libération. L’apprentissage et l’appropriation de sa voix ne sont pas chose facile. Les chanteurs professionnels passent des heures à polir et amplifier les engrenages de cet instrument unique et étonnant. Et c’est un miracle maintes fois répété de nous voir, nous amateurs, parvenir à l’émotion. Malgré tout, l’exercice est simple et à la portée de tous.
Notre vie quotidienne n’a pas à s’éloigner de l’expérience frugale de fermer les yeux. En attendant l’autobus, en faisant le ménage, en se couchant pour passer à l’autre jour, il suffit de regarder avec ses sens, de permettre à notre conscience d’explorer sans danger les contrées insoupçonnées de cette mécanique qui la tient vaillamment en vie.
Connais-toi et le ciel t’aidera, reprends contact avec ton corps et celui-ci t’apprendra. Que ton esprit soit avec toi et le dialogue qui s’ensuivra donnera sûrement naissance à ton sauveur.
Car, il ne faut pas l’oublier, la vérité n’est pas tant de faire taire son esprit que de rétablir les ponts entre les multiples facettes de son existence.
Ce soir-là, en fermant les yeux, et en chantant, j’ai atteint, ne serait-ce que quelques instants, et sans gloire, cette connaissance. Puissé-je sans cesse renouveler ma vie.
J’aime la profondeur de tes paroles ,j’aime beaucoup te lire,tu es un artiste Guy Félicitation et merci de partager ca avec nous bonne fin de journée :-)
— laurette · jan 24, 14:39 · #