© Étienne Gélinas. Composition 477. Détail.

L’artiste heureux

Il m’aperçoit par la vitrine de la galerie, paraît agréablement surpris et me sourit. Je le connais tout d’abord comme collègue de travail chez Spiria, puis comme artiste. Une de ses œuvres est d’ailleurs accrochée dans la cafétéria de l’entreprise. Je n’ai su que ce matin qu’il exposait ses nouvelles œuvres et, par-dessus le marché, tout près de chez moi.

La galerie me semble vide. Je m’attendais à un vernissage en règle, avec une foule d’amis venant encourager l’artiste. Cela ne semble pas déranger outre mesure Étienne Gélinas. C’est un habitué, roule son petit bonhomme de chemin depuis quelque temps déjà, s’est fait son nom, je le découvre un peu plus tard durant notre conversation quand il m’interrompt pour saluer un couple sortant du bureau de la propriétaire de la galerie. Il revient vers moi après qu’ils eurent quitté l’endroit.

— Ils viennent d’acheter ma toile bleue, là.

Nous retournons à ses toiles. J’admirais déjà la qualité de l’œuvre chez Spiria et était vraiment intéressé à en savoir davantage sur lui. Je lui avoue être passionné de géométrie et que ses œuvres m’interpellent justement par ce mélange de chaos et d’ordre. Il est content, ses yeux s’illuminent, m’explique ce que je pressens déjà. L’univers est structure, se nourrit, vit d’algorithmes ataviques, forgés à même la pulsion des soubresauts quantiques qui le composent. L’artiste, surtout le visuel, tel un shaman, s’abreuve de ce flux inébranlable et inénarrable.

L’œuvre d’Étienne Gélinas est un amalgame savant, mais jamais obtus, de plans d’architecture, de textures acryliques venant brouiller les cartes, de dessins léonardiens.

— Pourquoi n’as-tu pas annoncé aux employés de Spiria que tu exposais tes toiles ? (Spiria possède une antenne à Gatineau, là où il travaille.)

— Je ne sais pas. J’ai rushé pour terminer ces toiles. Je ne suis pas certain de ce qu’elles valent. Enfin si, mais… je me garde une petite gêne.

Je m’étonne de sa modestie, poursuis:

— Tu sais, j’ai un ami qui, je le sais, s’il voyait tes toiles, aurait probablement le même émoi que s’il regardait un Riopelle devant lequel il peut facilement pleurer…

Étienne ne mord pas à mon enflure verbale, répond plutôt calmement :

— Je crois que je me mettrais moi aussi à pleurer si je voyais quelqu’un pleurer devant une de mes toiles.

Je le comprends. Les artistes sont avides de contacts, même symboliques. Personne ne veut vivre une existence désincarnée. Cet après-midi m’enchante.

Nous parlons longuement, de ses œuvres, mais aussi du boulot, de moi également, puisqu’il ne savait pas que j’écrivais. Je suis content de lui parler, lui qui me semble heureux. Je n’ai pas le nième de sa prestance et de sa vigueur. L’écouter, entouré de ses toiles, est apaisant. Ses tableaux transmettent également cette quiétude tout en obligeant le regard à se réinventer.

— Une de mes clientes, dit-il, avoue méditer régulièrement en sirotant le café le matin.

— Quel bonheur, tu dois être fier!

Il me sourit, ses yeux géométriquement alignés sur la certitude du devoir accompli.

Je dois le quitter. Le temps est passé trop rapidement. 

Juste avant que je ne prenne congé, un couple arrive. L’homme se dirige aussitôt vers Étienne, lui tend la main.

— Monsieur Gélinas, je me présente…

* * *

Étienne Gélinas à la Galerie Richelieu

Du 15 au 21 octobre 2017
7903, rue Saint-Denis
Montréal, Québec
H2R 2G2

Site web de l’artiste : http://www.etiennegelinas.com

 

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