Le bonheur anéanti | Guy Verville
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Le bonheur anéanti

Le chaud contre le froid, le printemps se fait tendre à tuer l’hiver, le brouillard matinal acclimate nos yeux à peine sortis des tunnels opaques de la nuit. Demain, j’irai à des funérailles. Un frère de ma mère s’est éteint après l’incontournable lutte contre son cancer.

La mort ressemble à cette brume à la surface étale de nos consciences. Vieillir, c’est apprendre à voir l’ombre de sa silhouette s’approcher patiemment vers nous pendant que son fredon, au départ inaudible, nous envoute de plus en plus jusqu’à n’avoir d’yeux et d’oreille que pour les questions qu’il nous impose ou pour les illogismes qu’il nous suggère.

Lorsqu’on meurt jeune, au champ de bataille ou dans la fleur de l’âge, dans les bras vivants de nos amants les jours, on n’a guère le temps ou l’esprit de se résigner.

L’abdication est le commencement d’un salut. Les religions en ont codifié toutes les étapes. Et quand bien même aurait-on chassé de sa tête les idoles vengeresses, les symboles trinitaires, les raisins, la promesse de vierges gourmandes, quand bien même aurait-on galvanisé nos pensées, il y a que, au dernier moment, ces efforts sont vains, puisqu’il faut rendre l’âme à ce qui ou à celui, celle, cette chose innommable dont on s’est distrait un temps à supputer l’existence. On plie alors un genou, puis un deuxième, on fait silence, on colle son front contre le sol et on retourne là où on était, dans une poussière aussi douce que le brouillard, aussi muette que le bonheur.

Non pas libéré enfin, seulement anéanti comme il se doit.

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