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L’Africain

J’ai reçu en février sa demande d’amitié sur Face­book. Géné­ra­le­ment, je ne réponds pas à ce type d’appel venant d’étrangers. Son pré­nom, Ange Michael, m’a intri­gué, je ne sais trop pour­quoi. J’ai haus­sé les épaules et j’ai accep­té. Je sau­rais sans doute très vite à qui j’ai affaire. Je suis au fait de ces arnaques ten­tant de vous sol­li­ci­ter de l’argent et qui peuvent pour­rir l’existence de gens bien intentionnés.

Ange Michael m’a com­mu­ni­qué aussitôt.

— Mer­ci d’avoir accep­té. Tout le monde refuse alors que je ne veux qu’élargir mon cercle d’amis.

Notre conver­sa­tion n’a pas ces­sé depuis.

Qu’on me laisse tout d’abord racon­ter sa brève his­toire. Il vit en Côte d’Ivoire, dans une petite loca­li­té nom­mée Gibe­roua. Sur Google Maps, ce n’est qu’une pho­to satel­li­taire avec très peu d’informations des­sus. Évi­dem­ment, Google Street n’est pas pas­sé par là. Il est inutile de deman­der à Ange Michael son adresse. Les numé­ros civiques, voire les noms de rue n’existent pas.

Ange Michael a 27 – 28 ans, cultive le cacao. Son père est mort de la mala­ria en 2009. Le fils a donc dû reprendre seul l’hectare de cacaoyers afin de pou­voir sub­ve­nir à la famille. Sa mère fait des petits ménages et, bon an mal an, Ange Michael réus­sit à leur assu­rer le strict néces­saire. Il n’habite cepen­dant pas avec eux, pos­sède sa propre mai­son. Il aime­rait bien se marier, a une copine qui étu­die encore, mais tant et aus­si long­temps qu’il ne pour­ra vivre décem­ment, il ne pour­ra se marier.

Le tra­vail est dur, très dur. Le soleil frappe par­fois très fort. La vie en Afrique, on le devine, est une his­toire bien sou­vent de sur­vie. Nos dis­cus­sions quo­ti­diennes tournent sou­vent autour de cela.

Ce qu’Ange Michael me montre de sa vie n’est pas nou­veau pour nous tous. Ado­les­cent, je fai­sais par­tie d’un orga­nisme cari­ta­tif et nous vision­nions sou­vent des docu­men­taires sur la vie là-bas. Encore aujourd’hui, les nou­velles à la télé nous montrent cette misère qui gan­grène la planète.

Rien ne semble avoir chan­gé ain­si depuis mon ado­les­cence, sauf une chose sans doute. L’Africain pos­sède main­te­nant un télé­phone intel­li­gent bon mar­ché qui lui per­met de racon­ter lui-même son his­toire. Mais rien n’a chan­gé vrai­ment, c’est ce qui est terrible.

Je lui montre com­ment je vis, la ville, le métro.

— Tout est ordon­né chez vous. Le Cana­da, c’est l’Eldorado.

J’ai tel­le­ment envie de lui dire qu’il n’en est rien. Certes, le pays est riche, nous vivons bien, à notre faim, du moins, je mange vrai­ment à ma faim alors que lui, sou­vent, il passe un repas, retourne bos­ser. Com­ment lui expli­quer tout cela ? Un ancien ami bré­si­lien me fai­sait, lui, des sermons :

— Ta misère n’est rien com­pa­rée à la brésilienne.

On pour­rait dire la même chose de l’africaine.

— Un jour, si je meurs et que j’ai une autre vie, je veux deve­nir Cana­dien, m’a dit récem­ment Ange Michael. Par­fois, je me demande pour­quoi je suis au monde. Mais ces­sons de par­ler de tout cela. Toi, Guy, tu sembles com­prendre ma souf­france et je t’en remercie.

Comme je suis un abon­né du Kiva, une orga­ni­sa­tion qui finance les orga­nismes com­mu­nau­taires de micro­fi­nan­ce­ment, je me suis vite tour­né vers eux. Mais rien pour la Côte d’Ivoire, étran­ge­ment. Il existe de telles petites banques là-bas, me confirme Ange Michael, mais elles ne durent que deux ou trois ans, empor­tant sou­vent dans leur faillite les sommes qu’elles avaient amassées.

Il existe éga­le­ment des coopé­ra­tives d’agriculteurs de cacao, mais encore une fois, ce n’est pas pour les petits comme lui, qui ne pos­sèdent qu’un hectare.

Il bosse donc, seul, par­fois aidé de son frère Franck. Il a le moral, a des pro­jets. Son cou­sin est cou­tu­rier. Il rêve d’ouvrir avec lui une « mer­ce­rie », une petite bou­tique d’accessoires et de tis­sus. Avant la mort de son père, il vou­lait deve­nir douanier.

Je me sens évi­dem­ment cou­pable d’être ce que je suis face à lui. Ce n’est pas tous les jours que l’on se voit confron­té à la modes­tie de cette vie afri­caine, de manière aus­si directe. Je lui dis sou­vent que tout est rela­tif. J’ai peut-être un bon salaire, je me per­mets des dépenses, mais je dois éga­le­ment payer ma mai­son, mes dettes. Mes dents m’ont encore coû­té 2000$, et ce n’est pas parce que je ne fais pas atten­tion. Au pays, il y a la misère, la vio­lence, la pau­vre­té. Oui, tout est rela­tif, mais encore.

La race humaine semble inca­pable de prendre soin d’elle. Elle demeure une éter­nelle insou­ciante et ne se pré­oc­cupe pas du sort d’autrui.

Mal­gré cela, Ange Michael sou­rit, ché­rit notre ami­tié. Au moins, Inter­net lui per­met de rêver et aus­si deman­der de l’aide.

Nous par­lions du ren­de­ment de son champ. Il m’avouait qu’il n’avait pas l’argent pour y mettre de l’engrais, que cela lui pre­nait une dizaine de sacs pour cou­vrir l’hectare, soit 300$. Habi­tuel­le­ment, les com­mer­çants font cré­dit et l’agriculteur paie lorsqu’il récolte. Les choses changent. Les Afri­cains ne paraissent pas plus aidants entre eux, n’en ont pas néces­sai­re­ment le luxe.

Ange Michael parle aus­si de son pays sévè­re­ment. Les agri­cul­teurs aux alen­tours ne s’organisent pas entre eux. Des gens, bien sûr, s’enrichissent aux dépens du reste de la popu­la­tion. Rien de neuf sous le soleil…

Tout cela m’échappe. Com­ment aider alors ? Pas de banque, pas de prêts (et il faut éco­no­mi­ser là-bas pour pou­voir emprun­ter…), pas d’organismes com­mu­nau­taires, qu’un peuple qui endure silen­cieu­se­ment son sort.

Je lui ai envoyé les 300$ par Money­gram pour son engrais. Il en pleu­rait, me disant que Dieu me le retour­nait au centuple.

— C’est à toi qu’il doit de l’argent, pas à moi, lui répondis-je.

Il finit en ce moment le net­toyage de son champ. Le tra­vail est pénible. Après cela, il pour­ra mettre l’engrais. Le cacaoyer est fra­gile. Dans six mois, me dit Ange Michael, l’engrais fera effet, une pro­messe donc de ren­de­ment supérieur.

Mal­gré mon bon salaire et compte tenu des charges qui m’incombent, je ne peux l’aider conti­nuel­le­ment. Ange Michael le sait et il ne m’en demande pas plus pour le moment. Je sais que les lèvres doivent lui brû­ler de m’en rede­man­der. Après tout, tout est rela­tif n’est-ce pas ? Il vou­drait aider sa jeune sœur à aller à l’université. Il garde espoir. Il se marie­ra plus tard.

Je me dis que si nous étions plu­sieurs à lui don­ner 20, 30, 40$, cela ferait une belle somme pour lui. À tout le moins adou­cir sa vie et nour­rir ses rêves.

Il existe bien GoFundMe per­met­tant de col­lec­ter des sommes pour des par­ti­cu­liers, mais l’organisme ne des­sert par l’Afrique. Il y a tou­jours un « mais » quand on parle de l’Afrique… conti­nent pour­tant si riche.

J’aimerais envoyer ce texte à l’ambassade de la Côte d’Ivoire ici à Otta­wa pour leur dire que, voi­là un homme fier de leur pays, qui tra­vaille fort. Mais l’ambassade (encore un « mais »), pour­ra-t-elle faire quelque chose ? Pro­ba­ble­ment pas. Le pays est pauvre et tout est d’une com­plexi­té éton­nante, voire natu­relle chez l’être humain…

— Si tu n’as pas d’argent et que tu vas à l’hôpital, on ne te touche pas. Tu meurs.

C’est ça la Côte d’Ivoire. C’est du moins ce que me raconte l’Africain.

Je vou­lais être mis­sion­naire étant jeune. La réa­li­té me rat­trape. On me trai­te­ra de naïf, peut-être. Je ne peux régler le sort du monde. J’aimerais quand même offrir un « mais » d’espoir : mais il y a sûre­ment moyen d’aider ensemble. Je pour­rais le faire pour les gens d’ici, et je le fais aus­si. Je ne peux por­ter seul le poids de la misère du monde sur mes épaules. Je peux à tout le moins, uti­li­ser la force de mon écri­ture pour lui don­ner un visage.

Ange Michael est sur Face­book. N’hésitez pas à le saluer. Le jeune homme a de l’avenir, j’en suis convain­cu, j’en fais ma plus pro­fonde prière.

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