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Ah... oh...

Modifié le : 2019/07/21

Je veux que tu chantes en pen­sant à la satis­fac­tion. Fais-le sur « ah ».
Je m’exécute. Mon pro­fes­seur pia­note un ton plus haut. Je recom­mence. « Je t’entends, mais je ne vois rien dans tes yeux. Où est ton bon­heur à chan­ter ? » Piqué au vif, je me laisse aller en fei­gnant ce bon­heur si dif­fi­cile à exul­ter. Le son qui sort de mon corps semble satis­faire Vincent.

« Main­te­nant, pense au mys­tère, à ce qui te sub­jugue, t’étonne. Chante-le sur “ou”. » Batinsse. Je vois vite où il veut me conduire, du genre « si tu veux chan­ter, mon bon­homme, va fal­loir que tu quittes les sphères de l’intellect. »

Moi qui me drape de pas­sions, je m’aperçois rapi­de­ment qu’il s’agit là d’un épi­phé­no­mène de ce qui bout réel­le­ment en moi. D’ailleurs, à force d’alterner entre les « ah », les « oh », de les chan­ter tan­tôt dans le registre grave, tan­tôt dans celui plus haut, s’agrippent sou­dain à ma gorge des sen­ti­ments immen­sé­ment chauds, trou­blants, sur­tout déstabilisants.

Tel un patient maître zen, Vincent cherche à faire éclore en moi cette voix de ténor qu’il a iden­ti­fiée être la mienne. Il songe à ne plus insis­ter sur les graves d’autant que, effec­ti­ve­ment, lorsque je dois chan­ter un « la » grave ou encore et sur­tout un ton plus bas, un « sol », j’ai la nette sen­sa­tion d’être aveugle, de ne pas en connaître la couleur.

Pour­tant, en chan­tant dans les aigus, ma voix s’amenuise, peu­reuse ou fati­guée. Je suis bien confor­table, comme bien des gens, dans les zones médianes. Je suis si peu habi­tué de cette liber­té qui m’est offerte dans le cours, et je pour­rais ajou­ter que sur­git en moi une frus­tra­tion d’être cas­tré par toutes ces années heu­reuses à chan­ter dans un chœur. Je ne suis pas meilleur que mes cama­rades, j’ai cepen­dant de plus en plus le goût de chan­ter ce que je consi­dère, avec l’aide de Vincent, la vraie nature du chant indi­vi­duel. Je n’ai rien à dire contre le chant cho­ral. Il pos­sède ses exi­gences aux­quelles je suis prêt à me plier. Tou­te­fois, il me fau­dra, le temps vou­lu, pro­fi­ter de l’oc­ca­sion de chan­ter ailleurs.

Ma voix de ténor est certes encore mal­ha­bile. Je suis rede­ve­nu un enfant. N’aurai sans doute pas le temps de deve­nir un adulte. Il n’empêche qu’à par­tir de main­te­nant, je vais jouer le jeu du bon­heur, je vais pré­tendre aimer ces airs par­fois si beaux mais aux mots si étran­gers à ma vie. Quand j’aurai à chan­ter Dieu, je chan­te­rai le ver­tige, tiens.

« Ahhhhhhh, ohhhhhhh.., then, shall the righ­teous shine forth as the sun in their hea­ven­ly Father’s realm. » Si on pou­vait chan­ger les paroles, mettre du Neitszche… mes yeux et tout mon être feraient peut-être plus faci­le­ment corps…

Le sen­ti­ment donc, sou­te­nu par un acte simple de chan­ter, jamais cam­bré, comme si on res­pi­rait. « Je veux que tu res­pires cal­me­ment par le nez. Expire. Main­te­nant, ins­pire en ten­tant de savoir ce qui mijote à la cui­sine. Que remarques-tu ? » « Le haut de mes narines s’élargissent. » « Bien… chante main­te­nant sur un “oh” en sen­tant plu­tôt qu’en respirant. »

Le son est plus large, mieux senti…

« Savoir et sen­tir, en ita­lien, c’est le même mot. »

Je com­prends, ému.

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