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Ara

Modifié le : 2019/07/14

Voi­là bien­tôt cinq mois que j’apprends le por­tu­gais. L’intérêt pour cette langue n’est pas subit. Il date du début des années 2000, ce temps de tous les contacts sur Inter­net, durant lequel j’ai connu le vivi­fiant Vini­cius qui m’a ins­pi­ré Les Années-rebours et qui aura éga­le­ment insuf­flé à Falaise ses pre­miers élans d’inspiration. Et cet inté­rêt s’est mué natu­rel­le­ment en volon­té depuis mon voyage à Lis­bonne, où j’ai pu enfin ren­con­trer mon petit Bré­si­lien vivant au Por­tu­gal, que j’avais connu six mois plus tôt, tou­jours grâce à Inter­net, le grand chau­dron des com­mu­ni­ca­tions et des passions.

Depuis ce temps, je com­mu­nique beau­coup avec des cor­res­pon­dants d’un jour grâce à une autre petite mer­veille d’application, Hel­lo­Talk, qui favo­rise les échanges lin­guis­tiques. Je t’écris en por­tu­gais, tu me cor­riges, tu m’écris en fran­çais, je te cor­rige et vice et ver­sa. Ce fai­sant, l’apprentissage s’accélère puisque l’immersion, même à dis­tance, confronte rapi­de­ment les apprentissages.

Encore là, comme dans la vraie vie, à force de ren­con­trer des gens, on finit par trou­ver quelques perles rares, des êtres avec qui les conver­sa­tions creusent un peu plus pro­fon­dé­ment dans le sol de la vie. Ces cor­res­pon­dants sont en majo­ri­té jeunes. J’ai ce petit allu­mé, étu­diant en méde­cine, à peine 20 ans, qui, de son nord bré­si­lien, me pose toutes sortes de ques­tions sur le beau Cana­da. J’ai cet autre, dans le sud à qui je pro­digue encou­ra­ge­ments et flat­te­ries, cet autre aus­si, mili­taire heu­reux d’être avec la plus belle femme du monde, ou encore celui-là qui veut deve­nir diplo­mate. Enfin, il y a celui-ci, agréa­ble­ment doux, qui chante comme un trou­ba­dour, qui a toute la vie devant lui. On me fera remar­quer qu’il n’y a pas beau­coup de filles dans ce lot et je répon­drai que ce n’est pas à force d’essayer.

Quoi qu’il en soit, je suis en contact qua­si quo­ti­dien avec le Bré­sil et, en à peine cinq mois, suis-je capable de com­prendre le por­tu­gais écrit, com­mence à bal­bu­tier des bouts de conver­sa­tion (car on peut échan­ger par enre­gis­tre­ment inter­po­sé avec Hel­lo­Talk). Ce contact se fait sur­tout avec ces jeunes, qui pour­raient être mes fils. Cer­tains sont gays, d’autres pas. Beau­coup vont à la messe, car ce pays est encore très ancré dans les racines divines.

Mon petit Bré­si­lien du Por­tu­gal est à peine plus vieux, 32 ans. Je devine déjà dans les esprits une petite pen­sée en coin. Le vieux se paie des petits jeunes ? En réa­li­té, le vieux qui n’apparaît pas si vieux que ça, n’est pas là pour dra­guer. La jeu­nesse vient à lui et il s’en réjouit même si, et c’est le but de ce texte, cela le remue un peu, beau­coup. Le vieux se sent certes un peu vieux, sur­tout ces temps-ci, car il tra­vaille trop fort et il est fati­gué. Mais le vieux n’est pas encore vieux. Il prête l’oreille à ce res­sac d’eau vive qui se bute à son exis­tence. Cela n’est pas vrai­ment enivrant, davan­tage une mélo­die un peu amère dans laquelle les rythmes et les accords s’entremêlent dans l’indifférence la plus totale.

Tout devient gris quand on mélange les genres, les vieux et les jeunes. J’aimerais, bien sûr, pos­sé­der encore cet âge, juste parce que cela me don­ne­rait une chance de voir d’autres soleils. Je sais per­ti­nem­ment que cela ne sert à rien de s’accrocher à l’eau de jou­vence. Elle n’existe que pour passer.

La jeu­nesse ne peut rien m’apprendre, puisque je suis mon propre pro­fes­seur. Le temps nous apprend cela. J’ai cepen­dant tout à gagner à la côtoyer comme les grands-parents se collent à ces nou­veau-nés qu’on leur pré­sente. Mais je sais que les accords sont irréconciliables.

Car si jeu­nesse savait, elle se détour­ne­rait inva­ria­ble­ment de cette connais­sance. C’est son rôle de ne pas connaître. Si vieillesse pou­vait, je ne suis pas cer­tain qu’elle recom­men­ce­rait autre­ment, car elle sau­ra aus­si qu’il n’y a qu’une seule fon­taine, que l’eau replonge soit dans son bac soit qu’elle se laisse trans­por­ter, éva­po­rée et trans­for­mée par son Zeus.

L’ignorance est une autre muse, peut-être la seule qui compte, un sexe, une saveur qua­si délé­tère et qui nous enivre. Et puis, je peux encore, je ne suis pas encore si vieux. Je ne suis main­te­nant nulle part. Je ne suis ni à la croi­sée ni au bout d’un che­min. Ces jeunes sont là pour me le rap­pe­ler et moi, je suis là, pour leur dire de ne pas s’occuper de moi. Ils n’ont rien à cirer de la cer­ti­tude. Tout juste puis-je leur dire de faire atten­tion durant leur voyage. La vie est un corps chaud, l’esprit une envie froide, dictatoriale.

La jeu­nesse est aus­si belle qu’un ara. Mes yeux aus­si gour­mands que ceux d’un cen­te­naire ava­lant ses der­nières bouf­fées d’air.

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