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L'averse du temps

Modifié le : 2019/07/20

Le temps ne s’arrête pas. Il est vide en ce moment et à la fois plein. Vide parce qu’il ne semble pas indi­quer la direc­tion de ma vie, plein parce que, évi­dem­ment, sans que je fasse d’effort, sans que je puisse, de toute manière, lut­ter contre ce fait, le temps file entre mes doigts. 

Ce n’est pas nou­veau. Tout le monde sait cela. 

L’été est bon, gor­gé de soleil, par­fois un peu trop chaud, mais il sait si bien désal­té­rer par ses pluies spo­ra­diques. Les arai­gnées sont vaillantes à déco­rer de leur toile les fenêtres entrouvertes.

Je suis vide et plein, moi aus­si, comme ce temps-rivière, ce temps-vent, ce temps-souffle. Vide puisque le cer­veau cherche des réponses, plein parce que l’avenir est plein de pro­messes. Vide encore, puisque j’ai peu de moyens, plein tout de même parce que, au final, cela n’a pas d’importance. 

Je vide mon bureau, ai ven­du mon ordi­na­teur, don­né, avec un gros pin­ce­ment au cœur, mon écran 27. Il me reste encore du maté­riel dont il fau­drait me dépar­tir. Quelques annonces sur Kiji­ji feront l’affaire. Je don­ne­rai ceci, je don­ne­rai cela. Je vide­rai la pièce pour enfin pou­voir la ter­mi­ner, ins­tal­ler quand j’aurai des sous une porte au pla­card… J’aimerais aus­si vider quelque peu mon site Web, car je ne fais pas vrai­ment de pho­tos, je ne suis plus tra­vailleur auto­nome. Il vau­drait mieux effa­cer l’ardoise, effa­cer ce man­da­la de sable. 

Je vide éga­le­ment mes horaires, quelque peu. J’ai pris la déci­sion de ne pas retour­ner chan­ter chez Gany­mède cette sai­son. J’ai besoin de vider ceci pour rem­plir ma voix autre­ment. Mon pro­fes­seur de chant me veut ténor, je vide donc ma voix de bary­ton pour rem­plir, décou­vrir celle, plus haute, du ténor. « T’as 55 ans, mais tu dois main­te­nant chan­ter comme un jeune pre­mier, car c’est ça être ténor » de ren­ché­rir Vincent. Eh bien soit ! Jouons les mononcles-jeunes-premiers.

Je n’ai rien à perdre, rien à vider, à rem­plir, tout se trans­vase dans le plus pur style des alambics.

Je devrais bien­tôt rece­voir mon manus­crit révi­sé. Le roman paraî­tra le 30 octobre si tout va bien. Ma carte du ciel est d’accord avec tout ça et c’est tant mieux. Je suis heu­reux tout de même, même si le som­meil est sou­vent difficile.

Mon méde­cin m’a appe­lé. Mon taux de sucre s’élève. Mon corps se rem­plit. Y’aura tou­jours des choses à vider. Qu’importe, c’est ain­si que le temps nour­rit son monde.

Et puis, j’ai ren­con­tré mes parents, à l’anniversaire de Domi­nique, qui a eu 50 ans. Il n’en reste qu’une dans la famille sous cette barre. J’ai regret­té de ne pou­voir par­ler davan­tage à ma mère et à mon père. Il y avait trop de monde. Je n’ai pas de voi­ture, je n’ai pas trop de res­sources, alors que le temps, pour eux, se vide aus­si vite que le mien. Je les ai trou­vés certes vifs, alertes, mais quand même un peu plus vieux. Ma ten­dresse envers eux n’en fait que dou­bler. Ils me reprochent sans doute, par leur silence, le fait que je ne les visite pas davan­tage. Quand on veut, on peut… mais il est vrai que, lorsqu’on ne peut pas, rien ne sert de trop vou­loir. Chaque chose aura sa saison.

Je me demande par­fois si je n’ai pas incons­ciem­ment peur de ce temps qui passe, mais qui passe vrai­ment trop vite. J’ai sou­vent le sen­ti­ment d’être un impos­teur avec mes beaux mots. À tout le moins, j’apprends à vider ma cer­velle de cet orgueil qui ne sert pas à grand-chose. Je vide, mais en vain, je le sais, car cela se rem­plit heu­reu­se­ment tout de suite, telle une terre assoif­fée buvant l’averse du temps.

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