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Les amants. Magritte

Ce vœu

Les gens se marient encore de nos jours. Les moyens et les célé­bra­tions dif­fèrent, la pro­messe demeure tou­jours la même. Ils seront heu­reux, se disent-ils, autant dans le mal­heur que dans le bon­heur. Ils tra­ver­se­ront le temps, bâti­ront mai­son, éri­ge­ront des conforts, seront fertiles. 

Le périple déraille sou­vent, le navire s’échoue, les noyades sont nom­breuses. Cer­tains s’unissent comme des aveugles, dro­gués par les conve­nances ou gui­dés par des faux pro­phètes. Il y a tous ces gens qui vivent mal leur vie, qui ne com­prennent pas l’effort quo­ti­dien qu’il faut pour creu­ser, en sillon très pro­fond, un seul Je t’aime.

Vivre est un art, le faire en com­pa­gnie d’un autre à ses côtés relève par­fois de l’exploit, car nom­breuses sont les per­sonnes qui aiment sans rece­voir, ou si peu. Ils sont légion à mâchouiller les miettes de leurs pas­sions, n’obéissant qu’à leurs dési­rs, cla­mant leurs tour­ments. Légion aus­si les amants trop peu guer­riers qui se font arra­cher, sans com­battre, la braise du coeur. Il y a tous ces pares­seux qui ne tolèrent pas l’humanité et la mou­vance des sentiments. 

Cette grave pro­messe de s’aimer ne tourne pas tou­jours au blas­phème, à la tra­gi­co­mé­die, à la clow­ne­rie. C’est un peu comme à la lote­rie. Beau­coup d’appelés, et rares les élus. Ils sont tout de même nom­breux ceux qui, silen­cieu­se­ment, tra­versent les rivières, esca­ladent les mon­tagnes ou arpentent à petits pas feu­trés et heu­reux les sen­tiers du quo­ti­dien. Ils bâtissent mai­son, s’enroulent comme des chats dans une petite boîte domes­tique, peuplent la Terre, rendent heu­reux leurs enfants qui, à leur tour, pour­suivent le tri­cot de la famille. Peut-être leur joie eutha­na­sie leurs véri­tés, que les sacri­fices et les aléas du des­tin nivellent les cou­leurs uniques de leur exis­tence — ce seront sur­tout les céli­ba­taires éter­nels qui s’en feront juges — mais puisqu’il n’existe pas de tri­bu­nal final, seule importe la paix de leurs âmes.

Oui, cette pro­messe vaut bien toutes les grappes du para­dis. Le grand para­doxe est qu’elle se nour­rit à la source d’un vœu égoïste que les amants pro­noncent haut et fort devant une assem­blée de conver­tis ou pre­nant seule­ment à témoin la cha­leur de leurs corps entre­la­cés. Un vœu enflam­mé, intense que l’un d’eux accor­de­ra à l’autre en sacri­fice ultime sachant qu’il ne pour­ra, lui, le vivre.

« Je veux mou­rir dans tes bras. »

Et pour celui qui sur­vit, qui enterre son amant, il aspire encore au bon­heur et se pro­met, au der­nier souffle, de se lover dans le sou­ve­nir des regards pas­sés et des caresses autre­fois chéries.

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