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Chanter sur du sable

Modifié le : 2019/07/14

Deux ans et demi de chant, gui­dé par un pro­fes­seur, entou­ré de la vie, assis par­fois à mon pia­no, à pous­ser des notes, à libé­rer tel ou tel cha­kra. Cin­quante-sept ans à pous­ser ma res­pi­ra­tion hors de moi, entou­ré d’humains, de machines, de progrès.

Il y avait, depuis une bonne tren­taine d’années un ténor qui som­meillait, qui s’était fait dire de ne pas trop chan­ter trop fort, qu’il per­çait. Vingt ans de cho­rale, ça vous tue un soliste. Et puis donc deux ans et demi, un pro­fes­seur dit au ténor de réap­pa­raître. Il se crée tant de remous par­fois durant ces cours. Le pro­fes­seur, patient, semble savoir où il s’en va. L’élève, lui, fait ce qu’il faut, se trompe, emprunte des che­mins que le pro­fes­seur lui dit tout de suite d’abandonner. Or, ces inter­dits sou­dains ne res­semblent pas aux anciens. Le pro­fes­seur est un prisme ou un condensateur.

Il est certes trop tard pour que le ténor en moi puisse par­tir à l’aventure des concerts, mais ce ténor est là, dans ma voix. Quand je me com­pare à mes amis cho­ristes, je sais que j’ai évo­lué. Quand je suis aux côtés de vrais solistes, la com­pa­rai­son est juste vaine. Je suis un hon­nête pay­san. Ils sont des princes et des rois, avec des gorges cou­ron­nées. Je laboure mon chant, ils récoltent déjà le fruit de tant d’années d’effort.

Il y a de cela quelques jours, un cho­riste m’a deman­dé ce que je ferais de ces cours. J’ai haus­sé les épaules et répon­du, en sou­riant : rien. Je vais sans doute me trou­ver un choeur où il est per­mis de chan­ter avec toute l’énergie que l’on pos­sède sans craindre d’enterrer les autres. Non pas qu’on m’interdise de le faire dans le choeur actuel, mais je dois tout de même constam­ment me rete­nir, fondre à la limite de l’exercice et, puisque je suis un ténor fati­gué, ma voix n’est pas si mer­veilleuse au sein de voix plus habi­tuées à demeu­rer perchées.

Chan­ter exige et n’exige pas de labeur. C’est en appa­rence contra­dic­toire. Le meilleur chant pro­vient d’une confiance aveugle à son corps. Le meilleur chant appar­tient éga­le­ment aux êtres doués à la nais­sance. Nous aurons, pour le concert de demain, un soliste mince comme un roseau, aux gestes gra­ciles et susur­rants. Or, quand il se met à chan­ter, un lion, que dis-je, un vol­can large lance dans l’église sa voix jupi­té­rienne. Impressionnant !

De mon côté, j’en suis encore à domp­ter mes oreilles orgueilleuses qui, de conni­vence avec le cer­veau idéa­liste, tentent de mode­ler mes cordes vocales, pour en faire de bonnes sau­va­geonnes habillées de vête­ments inutiles pour elles.

Et pour­tant, il faut tout de même atte­ler les bêtes, les domp­ter, cana­li­ser leur lumière, leur force, un tra­vail d’une vie. Bien­heu­reux ceux et celles qui, comme ce soliste, jeune adulte, peuvent dan­ser natu­rel­le­ment avec les bêtes sau­vages. De mon côté, je m’assieds devant mon pia­no, mi-sage, mi-mule. J’ouvre une par­ti­tion, j’essaie de chan­ter. Des cha­kras, je vous dis, ça libère des cha­kras et allège la diges­tion. Ces cours me servent bien sûr à quelque chose. Ils sont ma médi­ta­tion, ma vie. Tout comme ces écrits qui, eux, savent davan­tage un peu plus dan­ser. L’important est de demeu­rer constam­ment dans cet état de grâce et de cho­ré­gra­phie, puisque nous sommes des­ti­nés à tour­ner en rond. Notre cercle n’est pas éter­nel. Il ne dure qu’un cycle. Nous ne sommes pas des pla­nètes, mais des plantes sai­son­nières. Demain, notre chant sera du sable dans un désert que fou­le­ront d’autres mélodies.

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