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Code 404 pour un ex

Les échanges à travers l’Internet sont codés. Si vous appelez une page et que celle-ci existe, votre fureteur recevra tout d’abord un code 200. Si l’adresse n’existe plus, on obtient un 404. D’autres codes assurent le bien-être de votre navigation. C. un ex, est mort le 19 août dernier d’un cancer des poumons. 404.

Je ne sais quels sont les codes en médecine ou ceux des mathématiques et des statistiques. La mort de C. n’est pas une surprise, ayant son code, considérant qu’il avait beaucoup fumé, et pas juste de la nicotine.

Rien cependant, pas de code pour parler de sa vie complexe. Je l’ai connu en 1984 ou 1985. Il était étudiant en théologie, les yeux frisés et longs, de beaux yeux bleus, son corps sentait le patchouli.

Il m’avait entrevu au pavillon qui regroupait les sciences religieuses et philosophiques. Ce fut un premier baiser dans une classe vide. S’est entamée alors une lente descente dans mon enfer personnel. Le mot est fort peut-être ; je dirais une lente déconstruction mélangée à une difficulté à avoir ma place dans le monde professionnel et un tremblement de terre émotif.

Aussi séduisant qu’il pouvait l’être, C. était aussi un être fascinant à bien des égards. Père de deux jeunes garçons, l’un souffrant de ce qui sera diagnostiqué plus tard comme étant le syndrome de Tourette, l’autre garçon était quant à lui une copie conforme de sa mère qui était depuis quelques années ailleurs.

Ce fut pour moi une période pauvre financièrement, mais riche en émotions, en compréhension. C., je peux lui donner cela, m’a fait découvrir la misère des âmes, la souffrance, les réalités parallèles. Cette période est restée gravée en moi comme ce qu’il fallait à ma sensibilité pour aller au-delà des promesses convenues.

Mais C. possédait aussi d’importants démons. Issu d’une famille toxique, ses relations tournaient invariablement au vinaigre. Enfant adopté et rejeté par ses parents, car trop turbulent. C’est vous dire, à l’époque, les parents avaient trois choix possibles avant d’accepter un enfant en adoption. C. était le numéro 3. Les parents ne pouvaient le retourner. C’est du moins ce que C. se plaisait à me raconter. Était-ce vrai ? Je ne sais.

Il avait étudié la théologie, puis le counselling. Il s’était spécialisé dans les causes perdues, entre autres les gens atteints d’un cancer terminal, car il souhaitait avec eux probablement trouver une manière de rédemption. Il voulait également tenter de les secourir par la magie de la psychologie. J’ai pu vivre avec lui cet apprentissage et cette confrontation avec la mort.

Je passe les années. Nos chemins se sont peu à peu éloignés après maints soubresauts, tromperies de sa part, mensonges et poudre à la perlimpinpin. Il a retrouvé son passé, sa mère dite naturelle, une Amérindienne qui aurait survécu par la prostitution et qui avait appelé inconsciemment sa progéniture à la découvrir. Ce n’est pas une blague, sans doute de la magie. Tous ses enfants abandonnés l’ont retrouvée avant qu’elle ne meure. C’était ça aussi, C.

Il a fini par être accepté comme métis auprès des gouvernements, changeant même son nom. Shaman, il l’était quand je l’ai connu, shaman, il est devenu dans une réserve ou quelque chose comme ça.

C’est l’un des personnages principaux de Crever mon fils, roman qui est mon interprétation du rejet de la mère pour M.

Je n’avais pas beaucoup de ses nouvelles et quand j’en avais, j’avoue que j’avais peur à chaque fois qu’il revienne dans ma vie, comme si je craignais de devoir retomber naïvement dans ses vérités. Je n’étais pas très fort psychologiquement parlant face à lui.

C. avait du mal avec les gens en général. Il pouvait faire autant le bien que le mal. Il se voyait magicien, cherchait sans doute à se faire accepter tout en disant toujours les quatre vérités à ceux et celles qui ne l’avaient pas demandé, comme si l’histoire de ses rejets devait se poursuivre.

Il était revenu dans ma vie par Facebook. Je voyais de temps en temps quelques photos de lui. Crise cardiaque dans la cinquantaine, parfois des commentaires sur mes posts et des nouvelles, généralement des blessures, son plus jeune fils ayant fini par s’en sortir en quelque sorte, le plus vieux lui causant de la peine, portrait tout craché de sa mère. Encore une fois, que des interprétations issues de sa personnalité. Je n’en sais rien en fait.

Il y a environ un an, C. m’a laissé un mot sur Facebook annonçant qu’on lui avait détecté une tumeur à la prostate. J’avais eu le réflexe de lui dire qu’il était chanceux, car le cancer de la prostate était un cancer dont on survivait généralement. Il m’avait carrément envoyé paître (plutôt chier) et s’était « désamisé » sur Facebook.

Vers la fin juillet, son plus vieux m’envoyait un mot m’annonçant que son père était à l’hôpital, mourant. Il avait un message de C. : ce dernier pensait à moi.

J’ai pris quelques heures à réagir. Tout d’abord, C. avait toujours été comme ça avec moi. J’aurais pu être une éponge à recevoir tant son fiel que sa douceur. J’étais triste, mais ne pouvait rien pour lui. J’ai répondu à son plus vieux que je les remerciais d’avoir été présents dans mon existence. Les regrets ne doivent pas exister. J’ai vécu ce que j’avais à vivre avec eux. Je leur souhaitais du courage et surtout la nécessaire réconciliation.

La carte du ciel de C. pointe justement sur cette recherche de l’âme meurtrie, des mères blessantes, des origines et de l’exil. On ne peut heureusement pas prédire la mort dans une carte du ciel, on peut seulement y lier un contexte. Les mouvements planétaires qui nous ont amenés à la pandémie opéraient face à lui comme une grande purge de l’âme.

Code 404 donc pour C. Je me plais à penser que j’aurais pu recevoir un code 301, une redirection, ou un 302, une nouvelle adresse. Qui sait où l’âme de ce shaman troublé se trouve. J’étais sincère quand je l’ai remercié d’être passé par mon chemin. J’aurais sans doute eu du mal à aller à son chevet. Je n’en avais ni le désir ou le courage. Suis-je un pleutre enfermé dans son intellect ? Il y a sans doute un peu de ça.

Je sais que C. a voulu faire le bien tout comme j’essaie de faire le mien aussi. Chacun ses codes et labyrinthes. Va en paix, monsieur. Ironiquement, deux rues à Montréal, parallèles, portent chacun nos noms de famille. Comme quoi, la magie existe même si on ne la voit pas tout le temps.

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