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Comme un cobra

Modifié le : 2019/08/04

La décou­verte du chant se pour­suit. Hier encore, à la sor­tie de mon cours, une éner­gie sereine m’envahit. Je sais que la route est longue, mais je ne regarde pas tant que ça cet hori­zon, car chan­ter est en soi éner­gi­sant, au-delà d’une simple relaxation.

Comme le disait Vincent, mon pro­fes­seur, la voix humaine fran­çaise se pro­mène habi­tuel­le­ment à l’intérieur de trois ou cinq notes (entre une tierce et une quinte). S’extraire de cette zone de confort pour chan­ter demande ain­si beau­coup d’énergie et, pour bien chan­ter, un mini­mum de savoir-faire.

Je suis curieux de retour­ner à la cho­rale, muni de la maigre connais­sance acquise. Je sais que, pour le réchauf­fe­ment, je devrai faire atten­tion de ne pas trop écou­ter le direc­teur. Je ne remets pas en ques­tion la tech­nique qu’il enseigne, mais je sais qu’elle contre­carre ce que j’apprends avec Vincent. Par exemple, si notre direc­teur nous fait beau­coup exer­cer en chan­tant sur un “u”, mon pro­fes­seur me sug­gère de plu­tôt décou­vrir le “e” qui, pense-t-il, m’aidera à cor­ri­ger une défi­cience au niveau des graves. Je n’ai pas un pro­blème grave, mais un pro­blème de graves, ayant de la dif­fi­cul­té à atteindre cer­taines notes basses. J’en connais par­tiel­le­ment la cause, car, depuis quinze ans, je tente de faire beau­coup vibrer ma tête, puisqu’on me disait que tout venait de là. Eh bien, il parait que non… Si j’assois cor­rec­te­ment mes sons graves (et donc avec plus de voix de poi­trine (et non pas de voix de gorge), je serai plus en mesure de faire réson­ner mes sons aigus.

Il a éga­le­ment beau­coup insis­té hier pour que je ne « res­pire pas », à savoir ne pas faire exprès pour prendre son air, de ne pas gon­fler inuti­le­ment les pou­mons, qui m’oblige imman­qua­ble­ment à me cam­brer, me dur­cir. Cela semble rejoindre les pro­pos du pho­niatre Alfred Toma­tis dans son livre que j’ai hâte de lire (livre prê­té par mon voi­sin Laurent, L’Oreille et la voix): […] si l’écoute est assu­rée à par­tir d’une audi­tion de qua­li­té, si les contre-réac­tions qui ins­taurent tous les auto­ma­tismes sur les­quels les régu­la­tions opèrent aux dif­fé­rents niveaux : larynx, pha­rynx, langue, lèvres, etc., sont en place, si tout l’ensemble de l’appareil vocal fonc­tionne par­fai­te­ment, alors le chant est affaire de res­pi­ra­tion. Mais alors seulement.

On peut tra­duire cette savante phrase ain­si : si l’instrument n’est pas au point, inutile de souf­fler dedans, et quand on y souf­fle­ra, on n’aura pas tant besoin d’air que ça.

J’ai d’avantage com­pris, hier, la pos­ture à employer. En élar­gis­sant les muscles supé­rieurs du dos, la cage tho­ra­cique se gonfle natu­rel­le­ment, les muscles infé­rieurs s’ancrent dans le bas­sin et le cou, assis sur les épaules se dresse et s’élance. Il y a certes là une ten­sion qui est due en grande par­tie à un manque d’exercice de cette zone très peu sol­li­ci­tée chez nous, les Occi­den­taux, habi­tuel­le­ment assis. Avec le temps, me pro­met mon pro­fes­seur, cette pos­ture sera plus natu­relle pour moi.

Cette sen­sa­tion de droi­ture m’a tout de suite fait pen­ser au cobra qui gonfle son dos et qui vous regarde fixe­ment. La posi­tion du chan­teur en est une de fier­té, de sta­ture éco­nome mais effi­cace, de plai­sir à occu­per l’air qui l’entoure et à le faire vibrer avec son corps. Il s’agit là d’exprimer une grande exté­rio­ri­sa­tion de soi. On peut alors vite com­prendre pour­quoi les gens sont si timides lorsqu’ils trainent depuis leur enfance le poids du juge­ment, les bles­sures des quo­li­bets. Leur deman­der ensuite de chan­ter bel­le­ment semble rele­ver de l’exploit.

Mon direc­teur de cho­rale réus­sit très bien à ame­ner ses cho­ristes ama­teurs au-delà de leur timi­di­té. Il lutte aus­si constam­ment contre leurs craintes. Cepen­dant, quand l’énergie y est, les ten­sions dis­pa­raissent un peu et les corps se dressent et de très grands moments musi­caux sur­viennent. De mon côté, j’aspire encore à plus, car je m’attriste sou­vent de mes propres craintes, de mes limites, et je m’attriste encore plus quand mes com­pa­gnons de chant ne semblent pas vou­loir me suivre dans cette démarche d’exploration. Mais ils ont leur vie, leur propre aven­ture. Je ne les juge nul­le­ment et serai encore à leurs côtés. Non, le désir de voya­ger autre­ment me nour­rit en ce moment.

On me dira : encore faut-il avoir une belle voix, comme la tienne. Certes. Et puis non. Ma voix n’est pas excep­tion­nelle, se fait un peu vieille tout de même (j’ai l’âge de Jean Cha­rest !). Elle est assez juste, peut-être sim­ple­ment parce que je m’obstine à vou­loir me réaliser.

Qui vivra ver­ra. Et que le cobra de la voix vive en nous tous.

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