altPicture1522709308

Dans mes bulles

Modifié le : 2019/08/01

Hier soir, le corps encore dans l’eau à créer des nébu­leuses avec les bulles de savon. Je n’ai pas vu pas­ser la tem­pête qui n’a pu tra­ver­ser les murs. La mai­son, ce matin, est silen­cieuse comme une église dans laquelle on ne prie plus.

Il y a bien eu Yves, mon voi­sin du des­sous, qui est venu prendre son petit déjeu­ner avec moi. Sa vita­li­té est conta­gieuse. C’est un homme qui ne tient pas en place, une belle braise vivante. Sa pré­sence quo­ti­dienne est d’une grande richesse pour moi. Comme à son habi­tude, puisqu’il ne peut jus­te­ment pas tenir en place, il est par­ti maga­si­ner, et ensuite faire son sport. De mon côté, je m’apprête à tra­vailler, à reprendre les tâches vague­ment lais­sées en plan depuis quelques jours. Pour un tra­vailleur auto­nome, les calen­driers sont plus liquides. Les vacances n’existent qu’à l’occasion. J’ai des envies, par­fois, d’horaires ins­ti­tués par d’autres, enfi­ler à nou­veau les gants du sala­rié. Vivre comme je le fais com­porte ses dan­gers, mais au bout du compte, les temps ne sont-ils pas pré­caires pour tous ?

Autour de moi, je sais la pla­nète mue d’une grande agi­ta­tion, comme si nous étions tous éner­vés par la pleine lune. Les scien­ti­fiques ne cessent de nous répé­ter que nous vivons sur une pou­drière, les poli­to­logues et les jour­na­listes n’ont plus assez d’encre pour nous décrire ce monde bouillon­nant et contra­dic­toire, les peuples crient famine, les éco­no­mies manquent d’huile, les gens du nord semblent vou­loir pour­tant pour­suivre la fête tan­dis que ceux du sud s’invitent dans des salons déjà trop encom­brés. Comme le disait un artiste dans Le Devoir, ce matin, il y a eu, en 2012, beau­coup de révoltes, mais aucune révo­lu­tion. Tout va mal et si ce dis­cours est écu­lé, il n’en demeure pas moins vrai.

Et moi, je suis dans mes bulles. Après avoir lu un peu, hier soir, je me suis calé bien droit dans le bain, non pas sur le sens de la lon­gueur, mais dans celui de la lar­geur, ai croi­sé à l’indienne mes jambes, fer­mé les yeux, dépo­sé mes bras sur mes genoux, ai res­pi­ré, allon­gé la colonne ver­té­brale, ins­pi­ré len­te­ment par le nez. Le tho­rax s’est gon­flé. Ai lais­sé filer quelques notes d’un air appris durant mon cours de chant. Paix simple, heu­reuse et sur­tout privilégiée.

On dit que le bon­heur doit se vivre ain­si, en appré­ciant chaque ins­tant, en remer­ciant la vie d’être ce quelle est. En se délec­tant du miel de cette exis­tence friable. On peut avoir mal, on peut être seul, avoir faim. On peut être en train de mou­rir, de jouir. On peut ne pas savoir de quoi sera fait la pro­chaine heure. À quoi bon de vou­loir connaître ? Si on ne sait de quoi est fait la matière de notre route, com­ment peut-on espé­rer l’emprunter ?

Médi­ta­tion de prince. J’entends au-dehors les dénei­geuses fendre les rues.

#1a3958
#1a3958