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De la volonté

Modifié le : 2016/09/18

L’univers des pos­sibles est plus que vaste, il se courbe, se frac­ture, se tord dans des dimen­sions intimes ou gar­gan­tuesques. J’ai, pour ain­si dire, per­du pied du quo­ti­dien calme de mes quatre murs. J’arrive chez moi avec un autre regard, comme si l’endroit ne m’appartenait plus. Tout est encore de ce désordre des gens qui habitent trop long­temps leurs quatre murs. Il fau­dra que ça change.

Tout est encore à faire, j’imagine. Rien n’est acquis à part la cer­ti­tude que, de chan­ger, quand on veut, cela se peut. Pen­dant quelques jours, j’avais res­sen­ti l’importance du geste, celui de me sou­mettre à l’horaire d’un autre, celui d’abandonner le confort, même cham­bran­lant, de la clien­tèle éta­blie. Et pen­dant les semaines qui sui­virent, j’ai fait petit à petit les deuils de cer­tains dos­siers, ai consta­té que, d’homme à tout faire, je deviens simple inté­gra­teur expé­ri­men­té, certes, mais seule­ment ça. Mes anciens clients m’affirment cher­cher ailleurs et c’est évi­dem­ment ce qu’ils doivent faire. Je res­sens quand même un petit pin­ce­ment au cœur de les lais­ser. Quit­ter pour refaire sa vie dans une autre ville ou un autre pays res­semble un peu à cela.

Le matin est plus régle­men­té. Je me lève à la même heure, je prends mon petit-déjeu­ner, je me lave, je prends tout de même trente minutes pour faire le tra­jet à pied vers mon cubi­cule. Je me suis ache­té aujourd’hui des bottes, inves­ti 350 $ dans quelque chose qui résis­te­ra à la marche d’hiver. J’évite encore la trop grosse foule, celle qui s’enrégimente pour entrer dans les auto­bus, celle qui s’agglutine dans les veines du métro.

J’ai besoin de pour­suivre, autre­ment dit, la pro­me­nade. Je me consi­dère encore un out­si­der du quo­ti­dien. Au bureau, j’interagis avec mes coéqui­piers, les sou­rires s’installent, les codes de cha­cun sont peu à peu digé­rés. Puisque nous sommes nom­breux, je ne connaî­trai que peu d’entre eux. C’est un uni­vers de geeks, 80 % mas­cu­lins pour la pro­gram­ma­tion, 90 %( ?) fémi­nins pour le desi­gn, 40 % m / 60 % f pour la ges­tion, 100 % m pour le sou­tien informatique.

C’est une entre­prise en crois­sance. On le sent dans le va-et-vient, les annonces, les pro­jets. J’ai déjà chan­gé de place, car on devait réor­ga­ni­ser pour les nou­veaux. Ça me change d’une cer­taine décrois­sance, en com­men­çant par la mienne. Je vais pou­voir bud­gé­ter, rem­plir les bal­lasts pour rééqui­li­brer le navire.

Ce que sera fait demain n’est pas encore clair. J’ai repris le chant, la cho­rale, je serai dans un an publié. Je dois me lais­ser une place, un cré­neau horaire pour la créa­ti­vi­té. Se taire dans une trop pai­sible sécu­ri­té n’est pas mon genre. Je ne m’en fais pas outre mesure.

Je n’ai, pour­tant, en ce moment, qu’un désir. Celui de m’asseoir sur le sol, dans une pièce dénuée d’artifice. Redé­cou­vrir ma res­pi­ra­tion, ma tour de feu.

Durant un de mes cours, mon pro­fes­seur m’a encore dit de ces­ser de vou­loir trop prendre mon air, comme si je m’apprêtais à plon­ger pro­fon­dé­ment sous l’eau. Chan­ter est impos­sible sous l’eau. Depuis cette remarque, je m’efforce et par­viens très faci­le­ment à tout faire en ne pre­nant que mon air de parole.

Le corps sait ce qu’il faut faire. Si je veux, il le peut. M’asseoir donc, m’imprégner du théo­lo­gique silence de l’instant pré­sent, voir en autrui la mani­fes­ta­tion d’une éner­gie sem­blable à la mienne, écou­ter en eux la même mélo­die existentielle.

Prier, certes, comme seul le laïc peut le vou­loir et le faire.

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