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De l'homophobie tranquille

Modifié le : 2019/08/08

La vio­lence est le der­nier refuge de l’incompétent. J’ai repen­sé à cette phrase en tour­nant mon regard sur cette église bien­tôt trans­for­mée en luxueux condos. Il y a cinq ou six ans, L’Ensemble vocal Gany­mède s’était pré­sen­tée à un fes­ti­val de musique sacrée, tenu à l’époque à la basi­lique Notre-Dame. Dans le texte d’introduction four­ni à l’occasion au pré­sen­ta­teur, il était fait men­tion de l’appartenance de Gany­mède à la com­mu­nau­té gaie. Ce chœur a en effet pour l’une de ses mis­sions de pro­mou­voir des valeurs de res­pect. Lorsque vint notre tour, le pré­sen­ta­teur lit le laïus four­ni, mais saute la phrase concer­nant l’homosexualité. Les orga­ni­sa­teurs avaient cru bon de taire cet aspect, puisque nous étions dans une église. Le pire dans tout cela est que les cho­ristes accu­saient le coup juste avant de chan­ter, de bonne foi (et sans jeu de mots) devant l’auditoire.

Les diri­geants de Gany­mède ont par la suite pro­tes­té et les orga­ni­sa­teurs se sont excu­sés. L’année sui­vante, ils ont pris soin de lire inté­gra­le­ment la pré­sen­ta­tion. Petite vic­toire, donc, pour nous.

Ce n’est pas tant que Gany­mède tient mor­di­cus à affi­cher son appar­te­nance à la com­mu­nau­té, sur­tout que celle-ci n’est pas néces­sai­re­ment son public (nous chan­tons tout de même du clas­sique, par­fois contem­po­rain, ce n’est pas don­né à tout le monde, pas plus chez les gais que chez les hété­ro­sexuels). Ce qui choque cepen­dant est de voir que rien n’est gagné, ou si peu. Certes, les homo­sexuels du Cana­da ont main­te­nant la loi der­rière eux (sans jeu de mots !) et les homo­phobes doivent se la fermer.

Mais encore ? Voi­ci un autre exemple. Gany­mède vient de se faire faire le même coup de la basi­lique, mais cette fois par une com­mu­nau­té reli­gieuse. Le concert est pour ain­si dire pri­vé et, pour faire une his­toire courte, on ne s’est pas aper­çu, là-bas, que nous vivions dans le « péché ». Tou­jours est-il que la petite phrase clé a été bif­fée de la pré­sen­ta­tion du pro­gramme et on a tenu à nous en aver­tir. Sera-t-elle pro­non­cée de vive voix par le com­men­ta­teur, nul ne le sait, mais j’en doute. Nous sommes chez des fondamentalistes…

L’administration du chœur fut encore une fois heur­tée et les pre­mières réac­tions furent très émo­tives. Tou­te­fois, on fera comme si de rien n’était. Pour­quoi ? Pour plu­sieurs rai­sons dont la pre­mière est que nous sommes enga­gés, en tant qu’artistes, et que les orga­ni­sa­teurs ont le droit de faire ce qu’ils veulent (on va tour­ner ici les coins ronds). Gany­mède ne tient pas à faire de l’esclandre, sur­tout que le public n’est pas, à prime abord, le res­pon­sable de cette his­toire. Ils ont droit à leur spec­tacle. La deuxième est que le chœur vit lui-même un per­pé­tuel che­mi­ne­ment et ques­tion­ne­ment. L’appartenance à la com­mu­nau­té est-il encore per­ti­nente alors que deux autres chœurs à Mont­réal sont nés, et qui chantent plus dans le goût de la « com­mu­nau­té » ? La ques­tion se pose d’autant plus que le recru­te­ment est plus dif­fi­cile que jamais. Être gai et vou­loir chan­ter du clas­sique, à voix égales (seule­ment des voix d’hommes), ça devient fort pointu.

Gany­mède ne devrait-il pas s’ouvrir au reste des cho­ristes mas­cu­lins ? Il le fait déjà ! Être gai n’est pas une condi­tion pour chan­ter avec nous ! L’an pas­sé, nous avions d’ailleurs, un record, deux hété­ro­sexuels par­mi les rangs. Ils ne sont plus là cette année pour des rai­sons diverses. Il n’en demeure pas moins que le malaise demeure. Sans vou­loir renier notre appar­te­nance à la com­mu­nau­té, nous savons bien qu’elle n’est pas le moteur de notre volon­té de chan­ter. Mais… si on touche un doigt à notre iden­ti­té, on montre les dents, et avec rai­son… On répon­dra d’ailleurs que pro­mou­voir des valeurs de recon­nais­sance et de res­pect n’a rien à voir avec le public cible. Ain­si, si la ten­ta­tion d’atténuer notre dis­cours s’explique pour des rai­sons x, des rai­sons y viennent nous rap­pe­ler que la bataille de la recon­nais­sance est loin d’être gagnée. Cette bataille se fait pour nous, face à cette homo­pho­bie tran­quille, par une affir­ma­tion mesu­rée et tranquille.

L’église près de chez moi se trans­forme en condos. J’aimerais bien qu’on lui enlève ses pointes agres­sives qui affirment sa cer­ti­tude qui a fait plus de mal, dans l’histoire, que de bien. Les inté­gristes, qu’ils pro­viennent de contrées qui font peur ou de nos paroisses qui se meurent, demeurent des inté­gristes, des gens qui, à défaut de vou­loir com­po­ser et com­prendre le monde, le détournent. Bra­vo à ces socié­tés qui, par leur tolé­rance, éloignent du pou­voir les croyants de toutes les cou­leurs. Le Bien se résume à aimer son pro­chain, et c’est ce que nous fai­sons, je crois.

Pour Gany­mède, la leçon à y trou­ver est de bien sûr de sti­pu­ler dans ses contrats que la men­tion de son appar­te­nance n’est pas négo­ciable et que, à l’avenir, il fau­drait évi­ter d’aller chan­ter, non pas dans les églises qui demeurent d’excellentes salles de concert, mais chez cer­tains curés (et ce ne sont pas tous les curés qui sont ain­si), qui res­te­ront d’épouvantables exemples de méchanceté.

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