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Des nouvelles des Mailles sanguines

Modifié le : 2016/09/18

Sur le métier, remet­tez constam­ment votre ouvrage. Une arai­gnée ne se fait pas prier, elle recoud, réin­vente, attend, happe, répare, telle une pêcheuse aérienne. Il en va aus­si des Mailles san­guines.

J’ai ren­con­tré pour la pre­mière fois Annie Gou­let, l’éditrice res­pon­sable de mon roman chez VLB. La ren­contre a eu lieu chez Juliette et Cho­co­lat, tout juste avant ma répé­ti­tion de chorale.

Nous ne nous étions, jusqu’à main­te­nant, qu’é­chan­gé des cour­riels déco­rés de vou­voie­ments. Et c’est donc, pen­dant la pre­mière demi-heure, char­gés encore de cette poli­tesse que nous avons abor­dé le roman.

Le roman est bon, certes, mais Annie y voit deux grandes failles (c’est moi qui emploie ce mot, elle n’a jamais par­lé ain­si) : 1) la des­crip­tion des dia­logues n’est pas lit­té­raire, plus près de la didas­ca­lie (ins­truc­tion théâ­trale), 2) les dia­logues eux-mêmes manquent par­fois de natu­rel. Annie pré­fè­re­rait un lan­gage moins châtié.

Nous avons ensuite dis­cu­té de plu­sieurs approches. Elle m’a posé plu­sieurs ques­tions, met­tant sur la table une pos­sible réécri­ture, l’abandon même de per­son­nages. J’ai sen­ti, pen­dant un temps, un cer­tain ver­tige à voir se décons­truire ain­si le texte et j’ai eu, du même coup, à défendre ma façon d’aborder l’écriture.

Il était certes dan­ge­reux d’utiliser la voix de plu­sieurs per­son­nages, j’aurais pu abor­der l’histoire sous la seule lor­gnette du « je », j’aurais pu faire inter­ve­nir davan­tage l’écrivain dans la des­crip­tion des dia­logues, bref, j’aurais pu rendre plus lit­té­raire cer­tains pas­sages. J’ai com­pris toutes ces choses qu’elle me pro­po­sait et je me suis sen­ti étran­ger à la lit­té­ra­ture, pré­tex­tant mon inha­bi­li­té lit­té­raire ou mon manque de pratique.

Évi­dem­ment, il s’agissait d’une réac­tion à froid. Ce qu’elle remar­quait, je l’avais moi aus­si remar­qué. Annie a rai­son. J’ai tou­jours eu du mal à décrire, car je suis peut-être un visuel, aurais sans doute mieux faire d’écrire un scé­na­rio de film. En même temps, s’il est un mode d’expression qui a mal vieilli, c’est bien l’écriture de romans. Le théâtre, le ciné­ma, l’opéra, la musique jouissent d’une renais­sance, aidés par la tech­no­lo­gie et les effets spé­ciaux. Le roman, quant à lui, conserve sa peau de cha­grin syn­taxique, sur­tout le roman fran­çais qui, après de mul­tiples expé­riences, a du mal à se sor­tir de sa vieille toile qu’il rapièce obstinément.

Le seul ave­nir repose sans doute sur le souffle de l’auteur qui fait de plus en plus figure d’ascète for­cé de se conten­ter de sa gamelle.

Je cherche donc mon souffle ; il n’existe pas de Pho­to­shop pour l’écriture, pas plus d’After Effects, de Final Cut de la syntaxe.

Les roman­ciers anglo­phones jouissent peut-être d’un peu plus de liber­té que les fran­co­phones, car leur langue aime le rythme, ne s’empêtre pas de longs tirets pour expri­mer le dia­logue, se donne en spec­tacle avec toutes ces consonnes et ces contrac­tions. Moi qui lis beau­coup en anglais aime­rais ain­si dépous­sié­rer l’usage des cadra­tins, me débar­ras­ser des guille­mets fran­çais encombrants.

Ce ne sont que des arti­fices ? Que des excuses à mes fai­blesses lit­té­raires ? J’en doute. Je le redis, je cherche mon souffle. Comme je le disais à Annie, la pen­sée humaine est un mael­strom qui, d’individu en indi­vi­du, ne dif­fère pas outre mesure. Je m’intéresse beau­coup à cette « poé­sie de la pen­sée », ce chaos épais, par­fois étouf­fant, que notre bien­séance et notre peur de la véri­té étouffe à coup de conve­nances et de ponctuations.

Cela dit, j’accepte d’emblée de réécrire le roman dans cette optique de cla­ri­fier mon malaise. Je me fais arai­gnée, redes­si­ne­rai la toile non pas en cou­pant dans les carac­tères, mais en m’assurant que chaque mot écrit sera le fruit d’une braise nourrissante.

Il y a beau­coup de dia­logues dans ce roman. Il nous faut trou­ver, Annie et moi, la manière de les ame­ner. Je dis « nous », car il s’agit d’un tra­vail d’équipe comme le font si bien les anglo­phones. Je suis content que, chez VLB, on prenne le rôle d’éditeur à sa juste valeur. Chez les Anglais, on fait la dis­tinc­tion entre edi­tor et publi­sher. Celui (ou celle) qui édite, et celui (ou celle) qui publie. Un édi­teur n’est pas un révi­seur, rôle plus clérical.

Au milieu de la ren­contre, j’ai deman­dé à Annie si on pou­vait ces­ser de se vou­voyer. Elle écla­ta d’un rire franc, son visage se trans­for­mant aus­si­tôt, le sang ami­cal à ses joues. « Je n’ai jamais vou­voyé aus­si long­temps un auteur ! »

Je me demande bien pour­quoi j’imposais cette dis­tance. Je res­semble à ce Serj de mon roman, m’entoure d’un vol­can de silence. M’enfin, la glace est main­te­nant bel et bien bri­sée et je repars à l’aventure.

Oh, der­nière chose. C’est moi qui ai posé la ques­tion : « ce titre, Les Mailles san­guines, convient-il ? »

Annie ne s’est pas fait prier pour répondre : « Eh bien ! Quand on a le titre sous les yeux, ça passe, mais quand on le dit à quelqu’un, ça coince. »

Je m’en étais ren­du compte. Les Mailles… L’émail… san­guines, sans quoi ? Chaque fois que je devais dire le titre à un inter­lo­cu­teur, je fai­sais exprès pour faire une pause entre « Les » « Mailles » « san­guines ». Ce n’est pas de bon augure, ça.

Tout est donc remis sur la table. Moi qui pars géné­ra­le­ment d’un titre pour écrire, voi­là qu’on m’enlève la chaise avec laquelle je ten­tais d’atteindre mon biscuit.

En ouvrant mon logi­ciel de ges­tion de pho­tos, je suis tom­bé sur cette arai­gnée, pho­to­gra­phiée il y a quatre ans. La toile… Est-ce une piste ? Ces quatre enfants qui reviennent dans le giron fami­lial après quinze années d’absence ne tombent-ils pas dans le filet du pas­sé arai­gnée ? Voi­là, la machine de l’écrivain s’emballe.

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