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Du temps qu'il nous reste

Modifié le : 2019/08/04

Ai ter­mi­né la lec­ture de Ill­ness, de Havi Carel. J’avais enten­du cette femme dans un repor­tage sur une mala­die orphe­line des plus rares. Jeune pro­fes­seure de phi­lo­so­phie, elle se croyait en par­faite san­té, maître de ses moyens, était spor­tive, s’alimentait bien. Et, sou­dain, elle s’essouffla. De pre­mière de course, elle se retrou­va sou­vent à l’arrière, asphyxiée par l’effort. Le diag­nos­tic ne se fit pas attendre : Lym­phan­gio­léio­myo­ma­tose (ou LAM), qui se carac­té­ris­tique par un étouf­fe­ment gra­duel des pou­mons par des kystes mys­té­rieux. Trai­te­ment connu : aucun. Chance de sur­vie : trois, cinq, dix ans…

Le livre reprend au début, presque mot pour mot, comme si elle avait rela­té ou revé­cu ad nau­seam cet épi­sode de sa vie, ses réac­tions de peur, d’angoisse, et de stu­pé­fac­tion devant le constat. En très peu de temps, elle fut affu­blée d’une bou­teille d’oxygène. De per­sonne « vivante », elle est deve­nue un « être en sursis ».

L’originalité, si je puis dire, de ce livre, est qu’il est écrit par une phi­lo­sophe habi­tuée aux « dis­cours » sur l’existence. Pour­quoi vit-on, pour­quoi meurt-on, quelle est la bonne manière de vivre ? Ces ques­tions gra­vi­tant autour de la quête de sens ont été vite confron­tées, chez Carel, à la réa­li­té bru­tale d’une mala­die dégé­né­ra­tive. S’ensuit, au fil des pages, une des­crip­tion phé­no­mé­no­lo­gique de la mala­die, une réflexion sur notre atti­tude face à notre corps. L’auteure nous parle de Mer­leau-Pon­ty, de Des­cartes, Hei­deg­ger, Hegel, Nietszche et, enfin, d’Épicure.

Plu­sieurs se recon­naî­tront dans cette pre­mière par­tie de l’ouvrage, tant ceux et celles qui se sont vite vus pri­vés de leurs capa­ci­tés phy­siques (par le han­di­cap ou la mala­die) que ceux et celles qui vieillissent len­te­ment. Notre corps est notre vais­seau. Par lui, notre exis­tence se meut dans un uni­vers de pos­sibles, dans la réa­li­té, se pro­je­tant dans un futur tou­jours pro­met­teur. Quand tout va bien, notre esprit gam­bade, s’angoisse comme un ado­les­cent, se tord de dou­leurs pour des dif­fi­cul­tés qu’il arrive pour­tant à sur­mon­ter. Mais lorsque le corps n’y est plus, des murs opa­ci­fient rapi­de­ment l’horizon et c’est le choc. Le vrai pro­blème demeure la mort…

Havi Carel, comme des mil­liers de per­sonnes atteintes d’une mala­die incu­rable, a dû rapi­de­ment faire le deuil de son exis­tence. Son esprit arti­cu­lé et intel­li­gent a fait le reste. Il l’a accom­pa­gnée dans une refac­to­ri­sa­tion de son exis­tence, et c’est ce qu’elle cherche à décrire dans la deuxième par­tie du livre qui pour­rait paraître à la pre­mière lec­ture moins ori­gi­nale. Qu’est-ce que la mala­die ? Qu’implique-t-elle ? Pour­quoi le corps médi­cal est si peu pré­pa­ré à trai­ter de la per­sonne malade autre­ment que par diag­nos­tics répé­tés, l’attitude des gens dits nor­maux (fonc­tion­nels) face aux mala­dies, la néces­si­té, pour la per­sonne atteinte, de chan­ger d’horizon exis­ten­tiel et de finir par y trou­ver une nou­velle manière de vivre le bonheur.

Cela nous conduit à la troi­sième par­tie axée sur la fina­li­té, la mort. Qu’est-ce que le bon­heur de vivre, qu’est-ce que la mort ? Com­ment peut-on dépas­ser la crainte de la mort ? En quoi ori­gine jus­te­ment cette crainte ? C’est à ce moment que la lec­ture devient très zen. Les conclu­sions de l’auteure rejoignent rapi­de­ment ce qui a été dit par Épi­cure (qu’elle cite beau­coup) : la mort ne nous appar­tient pas. Quand nous sommes morts, nous ne sommes pas. Quand nous sommes vivants, nous ne sommes pas la mort. Le pas­sé n’est que réin­ter­pré­ta­tion, le futur que fabu­la­tion, le pré­sent, para­doxa­le­ment éva­nes­cent, est notre seule cer­ti­tude et notre seule emprise sur la réa­li­té. Boud­dha et ça, c’est la même chose.

La qua­li­té du bon­heur ne se mesure pas non plus en quan­ti­té. Quand on est jeune, on pense que le bon­heur vien­dra, puisque le pay­sage du futur est si large. Tous ceux qui sont arri­vés au-delà des deux tiers de leur vie savent que ces val­lées, long­temps très larges, se sont creu­sées. L’eau coule, vieillotte, au fond de ravins plus étroits. Il semble n’y avoir plus qu’un pas­sage méan­dreux, par­fois silen­cieux. Lorsqu’on est frap­pé par un diag­nos­tic comme la LAM, on voit se trans­for­mer à vue d’œil les contrées des pos­si­bi­li­tés. Une per­sonne qui meurt subi­te­ment ne voit rien, ne vit en rien la tra­gé­die de l’abandon de l’existence.

En conclu­sion, ce livre est beau, simple. L’auteure se répète peut-être un peu trop sou­vent, car, au final, elle n’a peut-être pas grand-chose à dire. Tout aurait été dit, n’est-ce pas, à ce sujet. Force est de consta­ter que, mal­gré cet enten­de­ment, per­sonne n’écoute. Le mérite de cet ouvrage est donc de rame­ner le sujet sur la table et de le confron­ter à notre moder­ni­té. Un livre à lire et qui donne le goût d’aller voir du côté du sage et sobre Épi­cure ce qu’il avait, jus­te­ment à ensei­gner, il y a de cela si longtemps.

Nous n’avons, depuis, rien appris ?

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