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Éclatement du vitré

Modifié le : 2019/07/17

L’œil est une bulle. Il est pré­cieux, nous donne le goût de la cou­leur, nous pré­sente autant la beau­té que l’horreur du monde. Il guide notre main, ins­truit notre pen­sée et, par-des­sus tout, plonge ses ten­ta­cules dans l’abîme de l’amour. Que de plus pré­cieux que le regard de l’autre, cet enche­vê­tre­ment de ques­tion­ne­ments échan­gés par les chauves-sou­ris que nous sommes.

Le mal voyant s’en tire pour­tant bien, on le sait. Ses autres sens prennent le relais, la connais­sance du monde ne se limite pas aux fron­tières du spectre lumi­neux. Peu importe, je serais triste de perdre la vue. C’est un truisme, mais tout de même une grave véri­té et c’est d’autant plus vrai que, depuis quelque temps, l’œil gauche montre des signes de vieillis­se­ment. Un « che­veu » est appa­ru, un matin. J’ai cru au début qu’il s’agissait d’une pous­sière et que, avec un peu d’eau, elle dis­pa­raî­trait. Mais rien n’y fit. Le che­veu sui­vait mon regard, rien ne flottait.

Écla­te­ment du vitré, diag­nos­ti­qua l’ophtalmologiste. Pour elle, rien de grave. Elle m’expliqua que le vitré, ce liquide dense, a ten­dance en vieillis­sant à se liqué­fier, avec pour effet l’apparition de ces taches, plus « liquides ». Il peut s’agir tou­te­fois des signes avant-cou­reurs d’un décol­le­ment de rétine. Elle me fit donc pas­ser plu­sieurs tests d’autant que la pres­sion de cet œil est par­ti­cu­liè­re­ment éle­vée. Je mis ma tête dans plu­sieurs appa­reils, on me dila­ta à l’occasion de deux ren­dez-vous, les pupilles. J’ai eu l’impression par moment d’être devant l’œil inqui­si­teur de HAL ou d’être bom­bar­dé par des rayons cos­miques. Il en a résul­té de jolies pho­tos toutes plus éso­té­riques les unes que les autres.

Bref, de m’expliquer ma doc­teure, j’ai un gros nerf optique, ce qui est une chance, ça va lui en prendre beau­coup avant de dis­pa­raître. La cor­née est éga­le­ment fort épaisse, suf­fi­sam­ment pour résis­ter à cette pres­sion anor­male. Quant au fond de l’œil, il subit une hâtive dégé­né­res­cence macu­laire qu’il faut sur­veiller. Pour ce che­veu appa­rent dans le coin supé­rieur gauche de ma vision, il serait là pour res­ter… que ce n’est pas bien grave et que je fini­rais par ne plus déce­ler sa présence.

Je n’y crois pas trop. Déjà il colore, il me semble, ce que je per­çois. Il ajoute un peu de cette tris­tesse qui se bâtit chez moi chaque fois que je pense à la beau­té de la vie. Il est cette feuille qui tombe, sans bruit, à la sur­face de l’eau et qui annonce l’automne, l’hiver, la noir­ceur. Pas de quoi fouet­ter un chat. C’est nor­mal chez moi, puisqu’un grand ciel bru­meux coiffe le plus sou­vent mes pen­sées. Il ne s’agit pas de tris­tesse, plu­tôt l’effet du vent, un air de Brel qui se chante ou se déchante. 

Tout va bien, donc, c’est juste acha­lant. En espé­rant conser­ver, tout de même, un regard franc jusqu’à ce que mon corps décide qu’il en a assez.

Classé dans :vitreum corpus

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