altPicture608531520

L’élusif savoir

Modifié le : 2019/08/06

J’ai ren­con­tré W. à l’épicerie. Il a le même âge, à quelques jours près, que mon père. W. a fait par­tie, pen­dant quelques années, de L’Ensemble vocal Gany­mède. Il a quit­té l’ensemble l’an pas­sé. Je le voyais fati­gué et, pour être hon­nête, sur le déclin. Hier, il m’offrit un por­trait à des lieues de cette pre­mière impres­sion. Il chante sim­ple­ment dans une autre cho­rale, trou­vait ennuyant et érein­tant le tra­vail de notre chef fort exi­geant. Là, il est heu­reux dans sa revi­site de la Messe en si de Bach.

Comme tou­jours, cet homme m’étonne et je lui voue un pro­fond res­pect. J’aimerais être comme lui « à son âge », comme on dit. Artiste, comé­dien, il n’a de cesse de flir­ter avec de mul­tiples pro­jets. Il apprend (ou a appris) l’espagnol, la gui­tare, se tape en ce moment la grosse brique de Charles Tay­lor, A Secu­lar Ages.

Homo­sexuel, il a tout été marié, eu un ou deux enfants. Et j’apprends, durant notre conver­sa­tion, qu’il avait fait sa théo­lo­gie ou du moins a‑t-il écrit une maî­trise en ce domaine.

– J’ai relu ma thèse, écrite dans les années soixante.

Il s’arrête, sou­rit, son esprit tâchant visi­ble­ment de trou­ver le mot juste sur ces années d’illusion.

– Je me suis aper­çu que je ne savais pas ceci, pas cela. Je n’avais pas encore vécu.

– Tu es dif­fé­rent maintenant.

Il m’a encore sou­ri, son visage s’éclairant à la petite bou­gie de l’esprit d’un homme qui en a vu d’autres. Il aurait pu être Gold­mund sou­riant à Nar­cisse, avant de s’éteindre, heu­reux d’avoir explo­ré la sen­sua­li­té débor­dante de l’Univers.

J’aurais pu lui deman­der ce qu’il sait main­te­nant qu’il ne savait pas à l’époque. Je crois qu’il n’aurait pas su me répondre, car ce savoir-là, ce savoir de la vie qui s’imbibe par les pores de nos innom­brables pen­sées, est aus­si intan­gible qu’évanescent, une sorte de gai savoir à la Niettzsche.

C’est sans doute ce que je res­sens le plus chez ce véné­rable homme, la fra­gile tra­gi­co­mé­die de nos fru­gaux ins­tants sur la planète.

Je sou­haite demeu­rer, moi aus­si, un enfant du savoir, j’espère vivre long­temps, igno­rant à me gaver du miel de l’existence.

Longue vie à toi, W.

#2b2055
#7b64ce