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En amour avec le monde

J’ai ter­mi­né la lec­ture de In Love With the World de Yon­gey Min­gyur Rin­poche, écrit avec Helen Twor­kov, une dis­ciple. Ce moine est le fils d’une longue lignée de moines boud­dhistes et s’est déjà fait connaître pour d’autres livres que je n’ai pas lus. Son plus récent livre m’a intri­gué. Sous le titre, on y lit Le voyage d’un moine à tra­vers les Bar­dos de la vie et de la mort.

L’histoire est simple, cal­quée sur celle du Boud­dha. Rin­poche, un moine déjà bien éta­bli dans ses fonc­tions de sage, décide de tout quit­ter pour par­ve­nir à l’épanouissement. On entre rapi­de­ment dans le vif du sujet. Le moine part en cati­mi­ni, car il sait très bien que per­sonne ne l’aurait lais­sé par­tir. Il est un tul­ku, une réin­car­na­tion, et bien que son ensei­gne­ment fût rigou­reux et ascé­tique, il n’en fut pas moins éle­vé dans la ouate. Comme Boud­dha. Pauvre, il demeure riche, habi­tué aux fins tis­sus et à la nour­ri­ture irré­pro­chable. Son ensei­gne­ment est véné­ré ; Rin­poche ne se déplace jamais sans son aide de camp. Quit­ter tout cela pour vivre dans la misère est une folie, pour­tant néces­saire selon le moine, afin d’atteindre cette illu­mi­na­tion ultime que tous les boud­dhistes recherchent.

Le livre est pas­sion­nant pour cet aspect. Pour avoir côtoyé des prêtres, mais aus­si des étu­diants en théo­lo­gie, j’ai pu sen­tir le même déta­che­ment face au folk­lore reli­gieux qui entoure toute reli­gion, y com­pris le boud­dhisme. Rin­poche est un intel­lec­tuel franc et le lec­teur suit les moindres méandres de sa pen­sée, fort généreuse.

J’avais au préa­lable lu un livre tout aus­si inté­res­sant sur le paral­lèle entre la psy­cha­na­lyse et le boud­dhisme, com­ment ces deux façons d’aborder la libé­ra­tion étaient à la fois unies et aux anti­podes, pre­nant cha­cune une approche oppo­sée pour arri­ver sans doute au centre de soi.

Le livre de Rin­poche rejoint cette réflexion. L’homme est à la fois imbu de cer­ti­tudes, mais non dépour­vu d’interrogations. L’aventure dans laquelle il s’embarque le met rapi­de­ment à l’épreuve et il est fas­ci­nant de le lire. On en apprend beau­coup en très peu de pages sur ce qu’est le boud­dhisme. Ce livre est donc pré­cieux à cet égard.

Je fus donc embal­lé pour le pre­mier tiers de ma lec­ture. Puis, une impa­tience, par­fois une insa­tis­fac­tion a com­men­cé à sur­gir. L’homme fait de grandes digres­sions pour expli­quer ceci, cela. On sort sou­vent de l’aventure en soi, une aven­ture qui aura duré quatre ans, mais qui ne sera décrite, et je m’en suis aper­çu aux deux tiers de la lec­ture, que pour les trois ou quatre pre­mières semaines du périple.

L’histoire pour­rait se résu­mer ain­si. Après une semaine à se pro­me­ner d’un train à l’autre, à éprou­ver quelques malaises, mais à vivre tout de même dans un confort mini­mal, parce qu’il pou­vait encore se payer une chambre et de la nour­ri­ture, Rin­poche décide enfin de quit­ter sa robe de moine, de revê­tir celle d’un pauvre et, faute d’argent, de qué­man­der sa nourriture.

Grand mal lui fait, la nour­ri­ture qu’il ingère, des restes de res­tau­rant, lui donne la fièvre, la dengue. Pen­dant deux ou trois longs cha­pitres, il délire, résiste, se dit qu’il est en Inde et qu’il est en Inde et que c’est nor­mal d’avoir la diar­rhée. Mais les choses empirent, la fièvre s’intensifie, il com­mence à déli­rer, se voit mou­rir consciem­ment, apprend à savou­rer cette conscience. Ses expli­ca­tions sont à la fois fas­ci­nantes et… intel­lec­tuelles. L’homme approche rapi­de­ment vers la mort, plus rien n’existe, tout existe, les mots s’entrechoquent. Évi­dem­ment, sachant que l’auteur est encore vivant et qu’il raconte son aven­ture, on sait très bien qu’il va s’en sor­tir… On aime­rait donc qu’il abou­tisse et qu’il passe à autre chose… Je com­mence à sau­ter des pages, ça sent un peu la redite. Tou­jours bien écrit, certes, mais on n’apprend plus rien. Rin­poche est sau­vé par un bon sama­ri­tain qui paie les soins à l’hôpital. Le moine y sor­ti­ra deux jours plus tard, impa­tient de conti­nuer sa route. Et c’est la fin du livre.

J’ai eu l’impression, en lisant ce livre, de réen­tendre mes propres ques­tion­ne­ments, de côtoyer cer­taines de mes réflexions-décou­vertes. Ces der­nières n’ont certes pas la pro­fon­deur et la finesse de ce qui est écrit dans ce livre, mais tout de même, je suis un peu pas­sé par là même si cela ne me mène pas néces­sai­re­ment vers quelque part. Un peu comme ce moine ?

Qu’on ne s’y méprenne pas, ce livre est une bonne lec­ture. Le boud­dhisme est un voyage entre la cer­ti­tude et l’incertain. Il n’est de com­pré­hen­sion que dans l’apprentissage de la conscience de tout et être conscient de tout ne s’explique pas. C’est l’innommable, mais puisque le tout est for­te­ment intel­lec­tua­li­sé et rai­son­né dans ce livre, on en finit par s’abandonner à son manque de savoir. C’est comme pour le Big bang des phy­si­ciens. Il n’y a pas de avant le Big bang, il n’y a que l’après. Com­prenne qui pour­ra. Les mathé­ma­tiques, bien qu’une inven­tion humaine, parlent mieux que nous.

Le livre traite donc, bien sûr, de réin­car­na­tion, avec plus de finesse et moins d’ésotérisme auquel on a pu être habi­tué, mais ce concept m’échappe plus que tout. Je ne com­prends pas la méca­nique der­rière cela. La conscience serait pure, dés­in­car­née, le corps n’étant qu’un pas­sage et la logique de notre expé­rience consciente nous pousse à croire que l’ego n’est pas et est. Bref, le cul-de-sac et l’épanouissement. L’impermanence est reine. Mais encore ? Puisque la race humaine se mul­ti­plie abon­dam­ment, com­ment l’équilibre se fait dans ce qui se trans­forme puisque rien ne se perd, rien ne se crée ?

Je demeure pour ain­si dire sur ma faim, lais­sé à moi-même encore une fois. Ma vie quo­ti­dienne n’est peut-être pas un aban­don, une aven­ture qu’on pour­rait écrire dans un livre. Rin­poche dirait que c’est très bien ain­si. Il suf­fit de vivre sa vie, d’ent être plei­ne­ment conscient seconde après seconde. C’est le seul cadeau que nous avons. Il n’y a pas, semble-t-il, de dona­teur. Mais le cadeau est là.

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