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Entre le bonheur et la satisfaction

Intri­guant article que celui d’Ephrat Liv­ni du 21 décembre dans Quartz dans lequel y est décrit la pen­sée du psy­cho­logue cog­ni­tif Daniel Kah­ne­man, prix Nobel d’économie de 2002. Si je résume bien ce qui est déjà, dans cet article, un résu­mé, Kah­ne­man pro­pose la dis­tinc­tion entre le bon­heur et la satisfaction.

L’être humain, on le sait, cherche le bon­heur. Le che­min qui y mène est dif­fi­cile, juché de bonnes inten­tions et d’embûches. Des entre­prises font des pieds et des mains pour rendre leurs employés heu­reux jusqu’à créer des postes de direc­teur du bon­heur, à pro­mou­voir comme valeur le « fun » au tra­vail. Quant aux publi­ci­tés ne sont-elles pas les Évan­giles des temps modernes ? Tout sera plus clair, savou­reux le jour où tu achè­te­ras, cher consom­ma­teur, cette pâte à dent éco­lo­gi­co-res­pon­sa­bi­li­sé-et-rafraî­chis­sante. Tout te paraî­tra accom­pli quand tu auras fait ta les­sive qui ren­dra le blanc plus blanc avec, en prime, une odeur de lavande qui te fera rêver d’une impos­sible Provence.

Être avec sa famille le soir de Noël nous rend heu­reux, boire un verre avec des amis nous rend heu­reux. C’est prou­vé et nous devons l’encourager. Une per­sonne seule est vouée à mou­rir comme une mouche à fruit dans le vinaigre. L’apparition des médias sociaux res­semble à autant de verres de cham­pagne aux bulles éphé­mères et tel­le­ment… quan­ti­fiables. Doré­na­vant, rien ne sert de se ren­con­trer puisqu’on peut se liker à point. Cela revient pra­ti­que­ment au même sans ris­quer d’attraper le rhume de l’autre. Et toutes ces sta­tis­tiques, tous ces souvenirs…

Oh, bien sûr, il y a ces échanges de fluides qui ne peuvent se faire qu’en per­sonne, il y a ces res­sen­tis qui n’ont pas encore fait l’objet de savants algo­rithmes. Pre­nez, par exemple, ce col­lègue qui, à tous les soirs, près de moi, me dit « Nonnnnnn » quand il me voit par­tir. Ce petit jeu est presque une décla­ra­tion d’amour si je sais bien qu’il n’en est rien. Cela fait par­tie de nos bon­heurs quo­ti­diens aux­quels on s’attache comme s’ils repré­sen­taient les maillons man­quants de nos chaînes d’existence.

Or, nous pré­vient Kah­ne­man, le bon­heur n’est pas la satis­fac­tion. Ce terme en cache un autre : satié­té, et cet autre : mémoire. Avoir le sen­ti­ment que la faim est conten­tée, que la soif n’existe plus. Avoir la cer­ti­tude que ces sens sont repus. Est-ce pos­sible si on ne pos­sède pas la preuve, la mémoire de ce que l’on aura vécu ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela signi­fie ? Voi­là bien où ça nous mène, au sens de la vie.

À la fin de notre vie, sommes-nous repus ? Avons-nous atteint ce quelque chose qui nous fait dire que nous nous sommes réa­li­sés ? Mais après ? Après le ban­quet, le par­ty ? La vie conti­nue ? Peut-être, mais sans nous habi­tuel­le­ment. Ce qui demeure est la mémoire, le sédi­ment qui fonde l’Histoire et la Culture. Les peuples ne s’accomplissent que s’ils savent d’où ils viennent et pensent connaître là où ils vont. Pas éton­nant donc de voir ceux-ci se recro­que­viller lorsque les illu­soires Face­men­songes et Insta­bulles leur ren­voient la futi­li­té de leur mémoire appauvrie.

Ce qui nous rend satis­faits n’est non pas la quan­ti­té de visites faites aux amis, aux parents, mais la qua­li­té et la mémoire de ces ren­contres. Au temps où le fleuve Saint-Laurent gelait tout l’hiver, des familles entières étaient divi­sées, ne se voyaient que le temps de la longue sai­son froide. Il y avait les lettres qui pre­naient trois mois à arri­ver. Cette mémoire était pré­cieuse, un petit ruis­seau tranquille.

Mais voi­là que les temps modernes sont inon­dés de nou­veaux fleuves d’interaction. Kah­ne­man s’en dit étour­di et il a ces­sé de vou­loir répondre à l’épineuse quête de la satis­fac­tion. Il est pas­sé à autre chose, à la quan­ti­fi­ca­tion du bruit des don­nées, à l’écoute du Big Data.

Pour ma part, je res­pire cal­me­ment. Il y a une grande satis­fac­tion à se conten­ter du mys­tère de la vie, à écou­ter son coeur sou­rire à cet ami qui dit « nonnnnn », à mes rêves qui ne demandent qu’à jouir.

Je ne peux qu’espérer ren­con­trer ceux et celles qui m’apporteront ce plai­sir que je pour­rai semer dans le ter­reau de ma mémoire, là où la seule satis­fac­tion opaque et sin­cère semble durer. Au pro­fit de qui ? Je ne sais. Je m’en remets à mon igno­rance des choses.

Hier, il pleu­vait à « sciaux », aujourd’hui, il neige. Mes voi­sins ont trois chats. Une est noire, l’autre blanche et le petit fou est gris. Cet été, un arbre haus­sait les épaules.

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