altPicture107599397

Est-ce ça vieillir?

Modifié le : 2019/07/20

Je concen­trais mon regard sur rien qui vaille. Il pleu­vait tou­jours en début de soi­rée, il fai­sait de ce petit froid qui appe­san­tit la ves­sie, cha­touille le nez et indis­pose la gorge. Au bureau, le sys­tème de cli­ma­ti­sa­tion n’a pas aidé, inca­pable de se déci­der entre le prin­temps, l’hiver, peut-être même l’automne.

Une jour­née de bureau donc, à l’avenant. Et moi de traî­ner ma petite fatigue vers la répé­ti­tion de cho­rale, les yeux lourds, la pen­sée tou­jours accro­chée à son angoisse ou sa fatigue. Je m’endormais, je m’endors encore, vingt-quatre heures plus tard. Le froid n’a pas encore lâché prise, mais on nous pro­met un de ces quinze degrés Cel­cius qui redon­ne­ront le sou­rire aux cita­dins et aux oisifs. Il fait d’ailleurs beau soleil. La Terre et la vie tournent.

Une autre jour­née de bureau donc. Une autre accu­mu­la­tion de fatigue. Ensuite, trente minutes à décor­ti­quer les exer­cices vocaux de plus en plus sophis­ti­qués de la méthode Concone. Un autre trente minutes à m’égosiller sur un air de Tot­si, mes yeux fixés sur ce beau chant, mais mon oreille qui me chante tou­jours la note juste un peu trop haut. Ça m’exaspère. J’ai bel et bien l’impression d’avoir frap­pé le mur de mes capa­ci­tés à ce niveau, méca­nique dans mon chant, sourd à la mélodie.

La fatigue donc, la recon­nais­sable sen­sa­tion de me main­te­nir dans un équi­libre qui a peur de son propre ver­tige. Si je sais prendre de larges res­pi­ra­tions, si j’arrive à cal­mer mon cœur, il y a quand même au bout de mes pen­sées, à l’extrémité de mes doigts, le réflexe de broyer du noir, du poivre.

Je ne semble pou­voir écrire que pour me plaindre. J’en suis le pre­mier à m’attrister. J’ai pour­tant la capa­ci­té de rire avec les gens. En fait, je ne ris qu’avec les gens, je ne suis bien qu’appuyé contre les âmes, entou­ré de l’intense ami­tié de cet homme du rez-de-chaus­sée, accom­pa­gné éga­le­ment par la belle cama­ra­de­rie de mes coéqui­piers de tra­vail, nour­ri de la pré­sence des chan­teurs de Gany­mède. Je me satis­fais cette soli­tude qui n’en est pas une. Je suis tou­jours, cepen­dant, à l’affut d’un regard, d’une pro­messe avant de me rai­son­ner et de me dire qu’à trop vou­loir cher­cher, on ne trouve for­cé­ment rien.

Je ne sais com­ment dire, car je sais tout ça.

J’ai tout ça et je n’ai rien. À le dire, je me calme et m’apaise. Et je pour­suis la rumi­na­tion comme une mau­vaise diges­tion arrive à mélan­ger l’acidité de l’estomac aux rai­son­ne­ments de la cervelle.

Quel est ce feu noir qui me réchauffe et refroi­dit le cœur ? Est-ce cela vieillir ?

Classé dans :vieillir

#3c2c2c
#404343