altPicture376780320

Fiévreuses vérités

Modifié le : 2019/08/05

Je ne me pro­mène plus. Je m’en désole. Je suis encore sub­mer­gé par de petites et de grandes tâches. Le prin­temps n’en pour­suit pas moins son avan­cée hâtive sur Mont­réal. Nous n’avons pas eu, pour ain­si dire, d’hiver ici. Tout juste me suis-je ser­vi de la pelle pour déga­ger les esca­liers. Heu­reu­se­ment, nous n’avons pas subi non plus des pluies inter­mi­nables même si le ciel fut plus gris, il me semble, qu’à son habi­tude durant pareille saison.

Quelqu’un me deman­dait, hier, comme ça allait. Eh bien, ça va bien. Un autre m’invitait, l’autre jour, à aller prendre un café, cachant à peine sa timi­di­té et ses inten­tions. « Com­ment vont les amours ? » avait-il lan­cé. J’ai sou­ri. Les amours vont très bien, mais tu n’en sau­ras mal­heu­reu­se­ment rien. Je ne parle pas de ces choses, car peu de gens les com­pren­draient et ça ne se dit pas vraiment.

À lire quelques remarques de mon ancien édi­teur sur le manus­crit anno­té des Mailles san­guines, à repen­ser à ce que mon­sieur L. des édi­tions B. a ins­crit aus­si dans sa lettre curieu­se­ment floue mais encou­ra­geante, puis à relire ce qui agace ou choque dans ce que j’ai pu écrire dans mon texte, je me rends compte que la véri­té n’est pas la meilleure aillée de la lit­té­ra­ture, elle n’est pas non plus l’amie de ces pro­me­nades publiques. Nous sommes des gens vul­gaires. Hier encore, durant cette jour­née de la femme, une amie s’est moquée ver­te­ment d’une autre en sug­gé­rant qu’elle devait avoir ses règles. Entre amis, on peut faire ce genre de blagues, ça ne sort pas du cercle. Entre amants, on peut se gaver de pas­sion, pour­vu que, une fois le repas du lit ter­mi­né, on se lave et on se rhabille.

Il semble en être ain­si autant des petites que des grandes réa­li­tés. Ça se passe tou­jours ailleurs et dif­fé­rem­ment de ce qui est raconté.

La véri­té se mur­mure comme piaffent les vol­cans endor­mis. Et la tête humaine s’enivre de ces souffres invi­sibles. Parés comme des anciens Romains, affu­blés de per­ruques, contrits dans nos armures ves­ton-cra­vate, nos voiles par­fums-déodo­rants, nous ten­tons de vivre noble­ment. Mais lorsque les invi­tés sont trop émé­chés pour cacher ce gras qui étouffe leurs vis­cères, nos tablées res­sortent leurs habits nus et telluriques.

Je sou­ris quand, à la télé, on aver­tit que les images qui sui­vront pour­raient cho­quer les âmes sen­sibles. Sen­sibles, vrai­ment ? Allons donc. Nous connais­sons trop bien ce qui se trame dans nos veines pour s’offusquer de la bêtise humaine. Nous regret­tons les exac­tions, les injus­tices, mais nous en sai­sis­sons éga­le­ment tous les méca­nismes et nous ne vou­lons pas qu’elles se pro­duisent dans notre cour. Nous fai­sons bête­ment comme si.

La lit­té­ra­ture, comme tou­jours, en pla­cide Mer­cure, s’amuse de ce jeu. Jamais ne per­dra-t-elle conte­nance et celui ou celle qui la maî­trise pour­ra s’enorgueillir d’avoir atteint la cime des illu­sions et des men­songes. Le masque est beau et roi, et comme il est splen­dide dans toutes ses gram­maires, lexiques et syn­taxes psychorigides.

#1a3958
#1a3958