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Fourmis

Modifié le : 2016/09/16

Voi­là plus de quatre ans que je rénove, bâtis au-delà de mon bud­get, dans une sorte de défou­le­ment tran­quille et irré­gu­lier. Le résul­tat est là et, même si je n’en vois pas encore la fin, il me satis­fait. Cet appar­te­ment prend peu à peu les traits de ma per­son­na­li­té. J’y découvre une géo­mé­trie simple, quelque peu vieillotte, axée sur la matière. Il y a sur­tout une volon­té de hau­teur. Je me débar­rasse des vieilles mou­lures, des plâtres encom­brants. En ce sens, je suis réso­lu­ment moderne.

La pla­ni­fi­ca­tion se fait au petit bon­heur de l’inspiration, comme si le plan m’échappait, comme si je n’étais, en bout de compte, qu’une four­mi par­mi les autres beso­gneuses. Je me dis sou­vent que ce que je construis me sur­vi­vra. J’ai lu, hier sur Face­book, une pen­sée simi­laire. Un édi­teur disait tou­jours pri­vi­lé­gier le contact tan­gible d’un livre que son équi­valent numé­rique. Il ajou­tait, avec il me semble, un soup­çon de tris­tesse déses­pé­rée, vou­loir lais­ser en héri­tage à son fils tous les livres qu’il aura lus, qu’il aura tou­chés et qu’il aura savam­ment empi­lés dans ses étagères.

Nous accor­dons une grande impor­tance aux objets, à ce qui ne vit pas, à la manière de ces peuples qui véné­raient leurs momies ou les reliques de leurs ancêtres. À l’inverse, les moines boud­dhistes des­sinent des man­da­las sur le sol avec seule­ment du riz ou du sable colo­ré. Une fois la tâche accom­plie, ils font quelques incan­ta­tions, puis détruisent l’œuvre ou la laissent à la mer­ci du vent.

L’Occidental aurait au moins pris une pho­to en souvenir.

Les traces. Elles importent pour celui ou celle qui les crée. Je sais pour­tant que, demain, je pour­rais quit­ter la mai­son que je suis en train de construire. On m’a déjà racon­té l’histoire d’un homme qui, bien qu’il fut marié et père, insis­tait pour conser­ver près de la porte une valise, prête à sai­sir. Son épouse en connais­sait le conte­nu, fai­sait le ménage autour. L’homme n’a jamais quit­té cette dame et je n’arrive pas à me déci­der sur qui était le plus mal­heu­reux, celui qui disait vou­loir par­tir ou celle qui bataillait pour ne rien espérer.

Nos drames, imman­qua­ble­ment, se jouent autour de la pro­jec­tion dans un futur qui n’appartiendra qu’aux autres four­mis, et nous nous appli­quons tout de même à la tâche pour eux. Nous obéis­sons à l’espèce, à l’univers, à nos pul­sions gra­vées dans notre ADN comme l’ont été les vents solaires.

Vrai, il ne faut gar­der près de soi qu’une valise, celle qui contient les germes de notre deve­nir. Rire de notre sort avant de poser la pro­chaine brique.

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