altPicture1540683962

Germaine

Modifié le : 2019/08/05

Mon père vient de m’annoncer la nou­velle. Sa mère cen­te­naire a ren­du l’âme cette nuit, vers 2 h 30. Elle n’aura donc pas vou­lu affron­ter les grandes cha­leurs de l’été.

Elle fut de ces Qué­bé­coises œuvrant à la ferme, qui aura éle­vé ses enfants en même temps qu’elle aura admi­nis­tré une ferme, soi­gné ses vieux, une femme qui aura, fina­le­ment, tri­mé dur.

Une femme fra­gile tout de même, légè­re­ment anxieuse, et qui, à la fin de ses jours, pre­naient de la mor­phine pour tuer un che­val. C’est dire sa force de carac­tère et son goût de vivre. Fière, belle, tou­jours prête à rire, mal­gré son petit air secret, voire distant.

Mon père l’a accom­pa­gnée hier. Elle lut­tait contre son masque à oxy­gène. Mon père l’enjoignit de se repo­ser, mais elle rétor­qua qu’elle avait de la visite ! Elle eut donc toute sa tête jusqu’à la fin, aura pu dire adieu.

De mon côté, je ne peux pas dire que j’étais très intime avec elle. Je suis de l’époque où avouer son homo­sexua­li­té ne se fai­sait pas, encore moins à sa grand-mère. Je suis d’un natu­rel peut-être aus­si dis­tant qu’elle après tout. Je ne le connais­sais donc plus beau­coup et son insis­tance toute natu­relle à me deman­der annuel­le­ment si j’avais une amou­reuse ne fit qu’augmenter ce malaise dis­cret en moi qui vous éloigne plus qu’il ne vous rapproche.

Cela a très peu d’importance. Je l’aimais bien, Ger­maine. Com­ment ne pas l’aimer ?

Ce qui me touche le plus en ce moment est la voix de mon père ce matin. Il a 78 ans. Il avait dans sa voix une tris­tesse silen­cieuse rare­ment expri­mée, celle du petit gar­çon deve­nu vieil homme et qui perd sa mère. Mon père l’appelait presque quo­ti­dien­ne­ment depuis nombre d’années. Jacques s’est tou­jours occu­pé de ses vieux. Il allait voir, par exemple, son beau-père quand il était de pas­sage à Artha­bas­ka. Jacques aime piquer des jasettes. Je peux être un grand par­leur moi aus­si, quand je m’y mets.

J’ai donc enten­du la voix de mon père ce matin. C’est tout dire le silence d’amour qui s’exprime, chez moi aus­si, envers Irène et Jacques, mes parents. Oh, je le leur dit sou­vent, mais le véri­table amour, celui qui pousse nos veines, ne s’exprime pas. Il est tri­bal et serein.

Adieu Ger­maine.

#323022
#848370