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J'ai tué un oiseau

Modifié le : 2019/07/16

Mal­gré ce qu’on en dit, Inter­net est une source inépui­sable d’intensité. S’il y a des leurres, ils ne sont pas dif­fé­rents de ce qui se trame dans la vraie vie. Inter­net est la vraie vie aus­si. Com­bien de gens vivent dans leur bulle, même si celle-ci n’est pas connec­tée au réseau ? Inter­net n’est qu’une loupe gros­sis­sante. Si on accepte de regar­der, on peut s’en nour­rir longtemps.

Je le nom­me­rai M. Il a 24 ans, vit confi­né en Algé­rie. Il m’avait contac­té il y a envi­ron six mois sur Face­book. Aucun visage sur son pro­fil. Je me demande encore com­ment j’ai pu accep­ter ain­si son ami­tié. Je me méfie habi­tuel­le­ment de ces demandes ano­nymes, sources de raco­lages indé­cents. Peut-être avais-je sim­ple­ment appuyé sur le mau­vais bou­ton. Tou­jours est-il que, après s’être vu confir­mer cette ami­tié, M. m’envoya un mes­sage se disant heu­reux de mon ren­con­trer, que je sem­blais être une belle personne.

Étu­diant en méde­cine, son fran­çais était qua­si impec­cable, ses pro­pos éton­nam­ment matures. Il me fit bonne impression.

Nous avons ain­si échan­gé pen­dant quelques jours. Il m’expliqua sa situa­tion. Homo­sexuel, habi­tant chez ses parents, entou­ré de ses frères et soeurs, il tra­vaillait fort, déjà jeune interne, ayant réus­si brillam­ment les étapes sco­laires. Il me décla­ra aus­si très rapi­de­ment qu’il était croyant, très pra­ti­quant, que l’homosexualité était mal, qu’il était donc, aux yeux de Dieu, une horreur.

Ce pro­pos ne me sur­prit pas. Je l’ai enten­du à maintes reprises. Pre­nons par exemple ce jeune Pales­ti­nien de 27 ans, vivant en Ara­bie Saou­dite. Appe­lons-le O. Il habi­tait une grande ville, me décri­vait la vie étouf­fante à Jed­dah, là où les gens vivent le plus musul­man du monde à l’extérieur de chez eux et où, ren­trés le soir à la mai­son, regardent, via les antennes satel­li­taires, les films, les nichons et les gour­man­dises que pro­met l’Occident.

O. et M. même dis­cours, même peur, celle d’être décou­verts, celle d’être jugés, ostra­ci­sés. Même départ subit, par­fois, de la conver­sa­tion parce qu’il fal­lait aller prier, puis même retour, comme si de rien n’était.

Moi, le psy­cho­logue de centre d’achat, je me fai­sais un devoir de leur faire com­prendre qu’il fal­lait ces­ser de se juger, que l’homosexualité n’était pas un mal et que, sur­tout, la reli­gion qui sor­tait de la bouche des hommes n’était cer­tai­ne­ment pas la parole de Dieu.

Avec O., ça se pas­sait plu­tôt bien. Bon an, mal an, il com­pre­nait qu’il était, lui aus­si, un être humain. Il finit par s’ouvrir à l’idée qu’il pou­vait vivre, même secrè­te­ment, ses dési­rs. Il me racon­ta ain­si sa ren­contre avec un tra­vailleur étran­ger, évi­dem­ment beau­coup plus âgé que lui, un Hol­lan­dais. C’est fou ce que les jeunes Arabes aiment s’enticher d’hommes plus âgés. On y voit tout de suite un com­plexe quel­conque, désir de ren­con­trer et de s’affranchir du père. Et puis, c’est tout à fait dans l’ordre des choses, là-bas… On me dira : bra­vo les cli­chés!, mais la réa­li­té se plaît à s’y vau­trer plus sou­vent qu’on ne le voudrait.

Comme je le lui pré­di­sais, nos conver­sa­tions finirent par s’estomper. O. avait atteint la tren­taine, il était deve­nu un homme. Par les quelques pho­tos que je vois appa­raître sur Face­book, on le devine s’affirmer, même si cela semble se faire tou­jours dans le plus grand des silences. Au moins, je le sais, il réus­sit mieux gérer sa situa­tion, com­pose avec et, il a cette chance de pou­voir voya­ger un peu, fuir la pri­son, ren­con­trer des types comme son pre­mier Hol­lan­dais (je pour­rais en racon­ter beau­coup sur cet homme qui pro­fi­tait du gar­çon alors que, chez lui, il vivait une rela­tion « heu­reuse » depuis vingt ans avec son « mari ». Un homme, c’est un homme…), etc.

O. ne me parle plus vrai­ment, même si, à l’époque, il se disait fol­le­ment amou­reux de moi. Je le savais bien. Ce n’était que paroles d’une jeu­nesse men­teuse qui veut n’arriver qu’à ses fins libé­ra­trices. La semence d’un jeune est à la fois fer­tile et dangereuse.

En vieil habi­tué que je suis des sites de ren­contres, j’ai dia­lo­gué de nom­breuses fois avec ces jeunes qui se cherchent un père, jamais une mère. Au tout début, je l’avoue, je suis tom­bé quelques fois dans le pan­neau de quelques-uns de ces coeurs chauds, mais cela ne dura pas long­temps. J’ai l’intelligence de mes souf­frances et j’ai sans doute la souf­france de mes réflexions. Qu’importe. Cela ne m’atteint plus.

Reve­nons à M. Avec lui, le dis­cours a tou­jours été plus tra­gique. Si O. se tour­nait vers la mos­quée par simple habi­tude et pour faire plai­sir à son père, il n’en allait pas ain­si de M. qui adop­tait vite avec moi un dis­cours violent face au mariage gai, vis-à-vis les homo­sexuels algé­riens qu’il trou­vait stu­pides à sou­hait, voire odieux. Je ten­tais, et par­fois avec suc­cès, de le convaincre qu’il ne fal­lait pas juger le com­por­te­ment de gens sans remettre le tout en contexte. J’avais lu cet article dans le Monde diplo­ma­tique, sur la sexua­li­té en Algé­rie. M. me cor­ro­bo­ra le tout. Là-bas, l’emprise morale est si grande qu’une jeune pro­fes­sion­nelle s’achetant une mai­son ne pour­ra jamais l’habiter tant et aus­si long­temps qu’elle ne sera pas mariée. M. me confir­ma éga­le­ment qu’il était encore cou­tume de répu­dier (ou même de tuer) sa fille si celle-ci per­dait sa vir­gi­ni­té. On parle bien sûr d’une cer­taine Algé­rie, la musul­mane, peut-être pas tout à fait la cita­dine. Je ne m’aventurerai pas plus avant, car je n’en sais pas plus.

Que dire alors des homo­sexuels ? Pre­miè­re­ment, d’après M., ils servent d’expédients aux hété­ro­sexuels. Ne pou­vant avoir de rela­tions sexuelles avant le mariage, les « straights » se défoulent, comme s’ils étaient en pri­son, sur les gais. Les viols sont nom­breux et puis, les vio­lés se laissent aus­si faire, car c’est la seule manière d’obtenir un peu de sexe. C’est le pis-aller de la jouissance.

Cela me rap­pelle les pro­pos d’un méde­cin russe, vivant à Novos­si­birsk. Les homos, là-bas, s’accouplent vio­lem­ment, sans cha­leur, dans des endroits sombres. Cela dure dix minutes tout au plus, le temps d’évacuer. La ten­dresse n’y est pas, mais le défou­le­ment y est, du moins, pen­dant quelque temps. Le manège recom­mence. La vio­lence aussi.

M. vomis­sait ces gens. Je réus­sis­sais sou­vent à le faire pleu­rer, durant ces échanges confi­nés à une connexion Inter­net limi­tée et conscrite à un seul compte Face­book. M. ne vou­lait pas se mas­tur­ber, me disait-il, il n’en avait pas le désir, et c’était mal. Il avait en hor­reur l’idée de la sodo­mie. Je lui fai­sais remar­quer qu’il n’avait jamais essayé… Qu’à cela ne tienne. J’avais avec lui cet étrange dis­cours où je lui fai­sais pro­mettre de se mettre un doigt lubri­fié dans le der­rière (propre), juste pour res­sen­tir quelque chose. Quand on y pense, c’est gro­tesque, et pourtant !

Peu à peu, mal­gré ses réti­cences, je le sen­tais se libé­rer. Quand M. par­lait sage­ment, quand il ouvrait son intel­li­gence à la véri­té, il deve­nait lumi­neux. Il m’avait mon­tré, une fois, une pho­to de lui, prise par son père. C’était un joli gar­çon. On sen­tait tout de suite sa belle matu­ri­té. Il était, pour ain­si dire, fas­ci­nant. Moi qui vieillis, j’admire la jeu­nesse si prompte à s’illuminer.

En même temps, M. replon­geait vite dans ses mau­vaises paroles, deve­naient violent avec moi. Il me fai­sait pen­ser à un chat qui s’amusait avec les sou­ris qu’il attra­pait. Il pou­vait dire des hor­reurs sur les gais et affir­mer qu’il avait un coeur froid comme la pierre. Il était à la fois mature et tota­le­ment infan­ti­li­sé. Et parce qu’il savait manier les mots, ses frus­tra­tions deve­naient des armes hys­té­riques (dans le sens psy­cha­na­ly­tique du terme, com­por­te­ment que M. était le pre­mier à reconnaître).

Il vou­lait deve­nir prix Nobel de méde­cine, sa seule ambi­tion, me décla­rait-il, pour conclure qu’il avait fait une croix sur le bon­heur. Je ne pou­vais accep­ter cette situa­tion, le lui disais, il m’envoyait paître, m’insultait, puis deman­dait par­don. J’osais me fâcher et même vio­lem­ment contre son inter­pré­ta­tion de l’Islam, contre Dieu. Il sor­tait le sabre du croyant, m’interdisait d’insulter qui­conque alors que, lui, ne se pri­vait pas de juger, de sépa­rer ce qu’il croyait être le bon de l’ivraie.

Pen­dant un cer­tain temps, j’ai cru que ce com­por­te­ment chao­tique était dû à sa situa­tion de pri­son­nier. Je le crois encore. Quand on observe les hor­reurs qui s’abattent non pas juste sur les homo­sexuels, mais sur des peuples entiers, et par la seule rai­son d’une parole divine détour­née de son sens, quand on voit aus­si que nous, dans les pays occi­den­taux, on n’est pas vrai­ment mieux, que nos bonnes inten­tions sont sou­vent le lot de cal­culs poli­tiques et finan­ciers, quand on regarde tout ça, on ne peut que com­prendre les paroles inco­hé­rentes des gens qui souffrent.

Tou­te­fois vint le jour où j’en ai eu assez. L’élément déclen­cheur fut cette conver­sa­tion habi­tuelle, ce mélange de sen­ti­ments obs­curs et ter­ri­fiés. L’événement n’était pour­tant pas anodin.

— J’ai tué l’oiseau de mon frère, me dit-il.

— Quoi ? ! Tu blagues.

— Non, j’étudiais à côté de la cage de cet oiseau que mon frère venait de s’acheter. Il était trop bruyant. J’ai pris un gros livre et j’ai frap­pé la cage plu­sieurs fois et puis suis par­ti. Ma soeur a décou­vert l’oiseau plus tard, mort, au fond de la cage.

— Ce n’est peut-être pas toi…

— Si, j’ai frap­pé fort. L’oiseau a dû faire une crise de panique.

— Que res­sens-tu, main­te­nant ? lui demandai-je.

— Rien.

Une semaine plus tard, alors que je tra­vaillais, j’ai vu appa­raître une alerte Face­bok de M. Il m’accusait de ne jamais le contac­ter, que c’était tou­jours lui qui com­men­çait la conver­sa­tion, ce qui était tota­le­ment faux. Je le voyais venir, c’était encore une de ces périodes para­noïdes. Comme je tra­vaillais, je lui ai envoyé un rapide mot pour lui dire que je ne pou­vais lui parler.

À mon retour chez moi, j’avais de sa part une série de pro­pos injustes et fiel­leux, mélan­gés à des demandes de pardon.

Je ne lui ai envoyé qu’un mes­sage : « C’est assez. » J’ai effa­cé son compte de ma liste d’amis. J’ai fait ce que beau­coup de ses « amis » Face­book, il me l’avait avoué, lui avait déjà fait. J’étais d’ailleurs entré en contact avec cer­tains « amis » qué­bé­cois qui l’avaient lâché. « Trop lourd » m’ont-ils dit.

Je l’ai donc aban­don­né pour les mêmes rai­sons, parce que je ne pou­vais plus endu­rer cela. C’est sans honte que j’ai cou­pé les liens, en espé­rant que, à l’instar de O., le jeune homme fini­rait par s’assagir.

Je ne suis pas mère Thé­ré­sa et, mal­gré ma bonne volon­té, je ne peux por­ter le mal­heur de tous. Je me devais de prendre une pause face à ce vol­can vinai­gré qu’est M. Son pays baigne tout autant dans ce vinaigre et, autour de lui, des régions s’acidifient dans l’indifférence qua­si géné­rale, à moins, bien sûr, que des inté­rêts pécu­niaires ou poli­tiques donnent le « cou­rage » à nos poli­ci­tiens de lever un peu le ton.

Je regrette cepen­dant main­te­nant mon geste. Il est facile de tran­cher lorsqu’on est heu­reux, il est facile de reti­rer sa géné­ro­si­té… M. pleure peut-être, ou il chasse un autre oiseau. Il est si jeune. Il y a de l’espoir si tant on peut par­ler d’espérance sur cette Terre.

Je sais que, si je ren­con­trais M., cela se pas­se­rait bien. J’avais la naï­ve­té de croire que mon ami­tié pou­vait lui appor­ter un peu de dou­ceur. Je sou­haite en tout cas que ce jeune gar­çon puisse fuir cette Algé­rie étouf­fante. Il sera méde­cin, pour­rait, dans un pre­mier temps, pour­suivre ses études supé­rieures en France. Là, il pour­rait, il me semble, rela­ti­vi­ser ses certitudes.

Je pour­rais lui deman­der à nou­veau son ami­tié, mais qu’en fera-t-il ? Est-ce moi qui ai tué cet oiseau trop criard ? Je pense sou­vent à lui, hésite entre l’attachement et l’indifférence. Je dois sans doute le lais­ser vivre et puis on ver­ra. Le meilleur bon­heur sera celui qu’il réus­si­ra à se construire… Il en a la force intel­lec­tuelle même si cette même puis­sance pour­rait être sa perte.

Je me le répète, je devrais sans doute lui rede­man­der son ami­tié sur Face­book. His­toire de lui dire que je com­prends. Mais est-ce trop condes­cen­dant ? Il aurait toutes les rai­sons de m’envoyer pro­me­ner. Voi­là que je ter­gi­verse encore…

Je sais que nous vivons dans des mondes vrai­ment dif­fé­rents. Notre huma­ni­té est la même, mais, disons-le, j’ai tout de même le sen­ti­ment que, dans mon pays, on a un peu beau­coup évo­lué. Nous ne vivons plus au Moyen Âge, ni non plus dans les années 50. La bataille n’est certes pas gagné et, si on en juge par la mon­tée des radios pou­belles, par les gou­ver­ne­ments de droite que l’on élit trop faci­le­ment. de ces lois bigotes votées aux USA et ailleurs, des luttes sont à venir. Mais au moins, on peut lut­ter. Qu’en est-il pour tous les M. du monde arabe ? Qu’en est-il de notre véri­table volon­té d’imposer nos idéaux ? Sans jouer les pro­phètes de mal­heur, sommes-nous en train d’obéir bête­ment à l’Histoire ?

On pour­ra me rétor­quer que rien n’a chan­gé. Seule est nou­velle la loupe gros­sis­sante et défor­mante de l’Internet. Eh bien soit. Il faut rele­ver alors les manches et deve­nir cou­ra­geux, lut­ter en pre­mier lieu contre les injus­tices nous entou­rant des kilo­mètres à la ronde.

Il faut ensuite par­ler des autres injus­tices, pour­suivre la parole, la faire connaître, réduire le son de nos télé­vi­sions inutiles, prendre la rue dans le quo­ti­dien de nos pen­sées, res­ter vigi­lant, conti­nuer à aimer et à rêver.

Il n’y a pas que les mau­vais prêtres et les mau­vais imams qui empoi­sonnent les esprits. Il y a seule­ment des hommes et des femmes, furieux de cer­ti­tudes, prêts à tout pour que leurs gènes prennent le des­sus sur les nôtres.

Est-ce que, sur cette Terre, ce sera tou­jours un combat ?

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Le Monde diplomatique
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