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Je me souviens

Ce week-end, je suis allé voir mes parents. Puisque je n’ai pas de voi­ture, parce que je n’aime pas vrai­ment faire de la route et aus­si « parce que je suis un gars » de rica­ner ma sœur Domi­nique qui m’accompagnait, je ne vais pas sou­vent à Sainte-Croix, le vil­lage de mon enfance.

Il est vrai que je suis plu­tôt casa­nier et que, la tête dans mon uni­vers, j’oblitère faci­le­ment mon pas­sé. La mai­son qu’habitent main­te­nant mes parents n’est pas celle de mon ado­les­cence. Nous en avons eu quelques-unes, sur­tout cette belle mai­son de style plus ou moins cana­dien dont une pho­to au sous-sol me rap­pelle l’existence. C’est d’ailleurs au sous-sol que j’ai dor­mi, hier soir, dans un vieux divan-lit qui, il me semble, exis­tait déjà dans cette ancienne maison.

Voir la pho­to m’a fait sou­rire. J’ai bâti un peu beau­coup cette mai­son avec deux ouvriers et mon père. Je me rap­pelle d’un jour où, per­chés sur le toit de la mai­son en construc­tion, avec ma mère et mon père, nous posions du bar­deau d’asphalte. J’avais décla­ré à maman que je consi­dé­rais la prê­trise. Elle avait failli rou­ler jusqu’en bas. Heu­reu­se­ment, ma voca­tion ne dura que quelques mois (ou quelques heures…) ! C’est d’ailleurs dans cette mai­son, dans ma chambre (la lucarne de droite), que j’ai, pour la pre­mière fois, fait l’amour à un jeune gar­çon (qui m’en vou­lait chaque fois que je le ren­con­trais). Ma famille n’y a vu que du feu. Le nôtre était intense. C’était le début de pro­messes qui n’ont pas tou­jours été respectées.

La pho­to me ren­seigne éga­le­ment sur de nom­breux ancrages. Cette route, par exemple, menant à la mai­son, ceinte d’arbres, n’est-elle pas celle décrite dans Falaise ? Et le fleuve que l’on devine à l’arrière, n’est-il pas celui du même roman ? Bien sûr, le décor de Falaise est autre. J’ai dépla­cé la forêt, retour­né de cent-quatre-vingt degrés la mai­son (qui a d’ailleurs été rame­née depuis sur le bord de la grand-route après le départ de mes parents), exa­gé­ré la falaise et élar­gi le fleuve. La mai­son du roman est plus ancienne et encore plus large. Mes sou­ve­nirs ne furent que le pré­texte à la construc­tion des lieux.

Le sous-sol où j’ai dor­mi hier soir regorge d’autres tré­sors. Des pho­tos de toutes sortes, le vieux pia­no sur lequel je pio­chais mes états d’âme. Dans ce sous-sol dorment éga­le­ment les ves­tiges du maga­sin de tis­su de maman, ce qu’elle a pré­ser­vé lorsqu’elle a tout ven­du, et, dans un fouillis de l’artiste qu’elle aurait pu vrai­ment être, plu­sieurs pein­tures de sa main. Enfin, dans une pièce plus étroite, l’atelier de mon père et ses vieux outils, ceux-là mêmes que lorsque j’avais cinq ans, je lui avais fait pro­mettre de me don­ner à sa mort.

Je les ai abon­dam­ment uti­li­sés durant mon ado­les­cence. J’avais construit plu­sieurs meubles. Je me sou­viens de mon pre­mier bureau de tra­vail, d’une table genre pique-nique d’une lour­deur épou­van­table (le des­sus étant en céra­mique) et que j’ai traî­née durant mes années de cégep. Mes éta­gères aus­si que j’ai uti­li­sées jusqu’en 2008.

Et toutes ces pho­tos pêle-mêle, autant au sous-sol, sur le mur de la cage d’escalier, que sur les tables de salon, la mai­son de mes parents est une longue his­toire racon­tée dans le désordre. Des pho­tos de moi bébé, des autres plus vieux, mes aïeux, ceux de mes parents aus­si, et puis les pho­tos des petits-petits-enfants. Tout cela dans le regard de mes parents, eux aus­si appe­san­tis par le temps, ce qui ne les empêche nul­le­ment de se dire des drô­le­ries, de se rap­pe­ler avec nous ceci et cela et de se rou­cou­ler des com­pli­ments d’amour de temps en temps.

Cela fera offi­ciel­le­ment soixante ans en mai qu’ils ont com­men­cé leur voyage ensemble. À leur côté, on reprend pos­ses­sion de ses sou­ve­nirs, on com­prend davan­tage le sens des mots et des exis­tences d’autant qu’ils ont été un ter­reau fer­tile, char­gé d’amour et de res­pect. On com­prend aus­si qu’ils se déra­cinent peu à peu de ce vil­lage. Ceux qu’ils connais­saient ont dis­pa­ru, Sainte-Croix est main­te­nant habi­té par des jeunes. Nous aime­rions, nous les cinq enfants, qu’ils se rap­prochent de nous, qui sommes tous à Mont­réal, mais cela n’est pas ain­si que cela fonc­tionne. Ils pos­sé­daient une exis­tence avant nous, nous avons la nôtre et un jour nous serons les pho­tos qui s’empoussiéreront sur quelques tables de salon. Sans doute pas les miennes, car je n’ai tis­sé aucune lignée.

Qu’importe, en com­pa­gnie de mes parents, je me sou­viens et je vais de l’avant. Mon père m’appelle tou­jours son petit gar­çon, ma mère me serre tou­jours très fort dans ses bras. Nous ne sommes rien si nous n’avons rien à raconter.

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