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La cité des solitudes

Modifié le : 2019/08/04

Il y a peine vingt, trente ans, la soli­tude se vivait encore seule, par­mi des heures étales, à errer par­mi ses meubles ou dans les bars, entre deux ivresses ou noyé dans le silence. Les col­li­sions humaines sur­ve­naient plus rare­ment, au gré de ces hasards tein­tés de ren­dez-vous, comme si les âmes, tels des atomes plus ou moins cro­chus, res­taient engluées dans un hiver de possibilités.

La soli­tude se débat­tait, il y a peine un demi-siècle, en cati­mi­ni, der­rière les bonnes manières et les vases clos des cercles pri­vés. Les affaires humaines pou­vaient être san­glantes, tor­tueuses et alam­bi­quées, les guerres avaient beau mêler le sang de tous, la méca­nique des ren­contres sem­blait être réglée à l’horloge lente de la Providence.

Il est minuit. Je ne dors pas, trop de café, de pen­sées, de pro­jets, de sou­cis, d’attentes et de rêves. Je me connecte, je démarre un logi­ciel qui tend ses antennes dans le vent solaire de l’Internet. Aus­si­tôt, par ondes WiFi, s’affichent des soli­tudes avec, c’est bien là le pro­grès, la dis­tance qui me sépare d’elles. Je res­semble alors à ces pro­me­neurs soli­taires qui, pour pas­ser le temps, s’attardent sur un banc à obser­ver l’infatigable agi­ta­tion de la ville.

Depuis vingt, trente ans, comme si le phé­no­mène pre­nait sa source dans le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, les indi­vi­dua­li­tés s’entrechoquent plus volon­tiers, dans ces sphères qui, au départ, demeurent toutes vir­tuelles, de vraies lit­té­ra­tures vivantes, d’une syn­taxe aux règles mou­vantes. Elles bouillonnent, nues, belles, laides, han­di­ca­pées, men­teuses, jeunes, sur­tout jeunes, vieillis­santes et pour­tant tout aus­si dési­reuses. Il ne semble plus y avoir de honte à trim­ba­ler sa soli­tude, voire à l’afficher, maquillée de ses pré­ten­tions ou de ses atours, sous son meilleur jour ou bien cam­pée dans la nuit de sa fran­chise. Dans cer­taines zones de l’Internet, la soli­tude, nim­bée de toutes sa per­son­na­li­té, ne porte d’ailleurs plus rien, paraî­tra, pour les dévots, outran­cière, gal­vau­dée, bonne à brû­ler comme un dra­peau amé­ri­cain sous les pieds d’acharnés.

Ce qui est bien, de nos jours, quand on demeure hon­nête, quand on accepte de pla­quer son image dans ce miroir que ce sont les autres qui défilent presque à trop vive allure, quand on tend l’oreille, qu’on joue le jeu, quand on s’habitue à vivre seul, quand on ne sait plus quoi dire et qu’on en finit par par­ler à tout le monde, quand on en perd le sens de la phrase, quand on se trouve rapi­de­ment entou­ré, dési­ré, délais­sé, on en vient à se désen­si­bi­li­ser, et, très sou­vent, à retrou­ver une fra­gile quié­tude. Les hommes de ma sen­si­bi­li­té sau­ront de quoi il en retourne.

Beau­coup de cons, de per­vers hantent ces lieux. Para­doxa­le­ment beau­coup de belles gens, d’honnêtes hommes, de franches pudeurs, et d’authentiques dési­rs. On finit par trou­ver Face­book bien las­sant… et trop men­teur, trop comme la sup­po­sée vraie vie. On finit par men­tir aus­si à l’extérieur de ce vir­tuel pour­tant éga­le­ment fait de véri­tables col­li­sions qui, par cette alchi­mie qui demeu­re­ra infi­ni­ment mys­té­rieuse, finissent par faire naître amours, cama­ra­de­ries et gentillesses.

Mais atten­tion ! Ce monde peut s’avérer très dur, sur­tout pour celui qui s’y perd, sans que je ne puisse défi­nir ici ce qu’est la per­di­tion. J’y ren­contre des vieillards aigris par ce qu’ils n’ont pas vécu, j’y ren­contre éga­le­ment tous ces jeunes qui me disent, sans me le dire, que la vie se pas­se­ra de moi. J’y côtoie l’univers mas­cu­lin, celui qui n’a pas de com­plexe, qui peut te deman­der la gros­seur de ton sexe comme aspi­rer tout le sang de ton âme, celui qui veut du plai­sir, mais aus­si qui a soif de se fusion­ner, de mou­rir dans les bras d’une force plus grande que lui. Oui, les hommes de ma sen­si­bi­li­té com­pren­dront ce que je raconte.

L’être humain est une aven­ture et cela m’étonne qu’on se mente tant sur cette véri­té qui nous habite tous.

Je demeure un marin pêcheur d’âmes et, à défaut d’avoir un com­pa­gnon qui m’aurait pro­mis l’avenir, je me pro­mène dans une forêt d’amitiés sin­cères. Il y aurait tant à dire ici, matière à lit­té­ra­ture. Et il est une heure de matin. Pen­dant ce temps, la cité des hommes rejoue mille fois la même histoire.

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