altPicture615530399

La dame brune aux dents blanches

J’ai eu vent qu’on s’offusque de cer­taines affiches de Qué­bec soli­daire, qu’elles sont tein­tées de racisme, d’idées poli­ti­que­ment pas cor­rectes. Pour­tant, quand elles sont appa­rues dans le décor de la cam­pagne 2018 qui s’amorçait, j’ai sou­ri avec mes dents jaunes de Blanc. J’ai ri devant cette femme brune, aux che­veux noirs fri­sés et ses dents imma­cu­lées, de cette blan­cheur de l’avenir en fait. J’ai éga­le­ment rigo­lé devant l’affiche de Manon Mas­sé, son nom ins­crit en guise de mous­tache avec le slo­gan un peu facile de « le nou­veau visage de la politique ».

La cam­pagne est, pour employer un mot écu­lé, rafraî­chis­sante. De belles cou­leurs expri­mant la réa­li­té des jeunes, avec par­fois une audace à la Tou­louse-Lau­trec ou une agres­si­vi­té de bol­che­vik. Puisque Qué­bec Soli­daire a tout à gagner à sor­tir des sen­tiers bat­tus, ils ont le cou­rage de l’artiste sans moyens, libre et heureux.

J’étais allé tout de suite voir ces affiches dans leur écrin imma­té­riel. Puis je les ai vues appa­raître sur les poteaux de la ville. Cela m’a rap­pe­lé le choc que j’avais vécu quand mon pre­mier livre, Le Putain, s’était retrou­vé sur les éta­lages des librai­ries, per­du dans un océan de gros livres. Et cela me remet éga­le­ment en tête ce sen­ti­ment quand, le dimanche matin, j’ouvre ma boîte aux lettres élec­tro­nique pour savoir si j’ai gagné à la loterie.

Il y a à ce moment-là une chute, un réveil, une perte ou un recul.

Les affiches de Qué­bec soli­daire n’avaient plus tout à fait l’impact escomp­té, mélan­gées aux pan­neaux de cir­cu­la­tion, aux bruits urbains, pla­car­dées entre le sou­rire très for­ma­té de leurs autres affiches (Manon et Gabriel, ensemble, plas­ti­fié par Pho­to­shop, ce n’est pas mieux que les ron­deurs de Roi-Soleil Couillard).

J’avoue cepen­dant que l’affiche de la dame brune aux dents blanches sur un poteau de la Gas­pé­sie, ça doit avoir son effet… même si, ce genre de sou­rire a déjà com­men­cé à peu­pler les réunions catho­liques, puisque les célé­brants d’aujourd’hui sont sou­vent des « mis­sion­naires » venus d’Afrique pour recon­ver­tir les Sau­vages blancs rivés sur leur Netflix.

Une chose demeure, Qué­bec soli­daire a obte­nu mon vote un peu grâce à ces affiches hon­nêtes, amou­reuses des cou­leurs et des slo­gans bien inven­tés. Est-ce un par­ti poli­tique plus réa­liste que les autres ? J’ai des doutes. Je pré­fère tou­te­fois cette approche que le clien­té­lisme exas­pé­rant des autres ron­ron­neux de promesses.

Je me dis que je devrais en faire autant de ma propre vie et ini­tier un pro­jet soli­dai­re­ment en har­mo­nie avec moi-même. Par exemple me vêtir confor­ta­ble­ment pour aller tra­vailler, avec des vête­ments d’Indiens (ceux à côté du Pakis­tan) plu­tôt que de m’étriquer avec des che­mises de chez Simons.

Se vider de ses rêves semble si facile, on dirait, assom­més que nous sommes par les trois poi­sons que sont l’ignorance, la haine et l’avidité. Condam­ner une affiche qui, de sur­croît est un auto­por­trait de l’artiste, revient à refu­ser cette iden­ti­té mar­quée. La dif­fé­rence n’en est une que parce qu’on n’a pas fou­lé le ter­ri­toire de l’autre. La haine en est une parce qu’on n’a pas exa­mi­né ses propres injus­tices, et l’avidité est un bien vaste oura­gan qui n’occasionne que des inon­da­tions et des saignements.

J’ai ren­con­tré un client ven­dre­di après-midi. Il avait visi­ble­ment les moyens de se payer des dents impec­cables. Sa den­ti­tion me fas­ci­nait, car elle était entou­rée par sa peau basa­née, ses yeux de Nord-Afri­cain mulâtre (j’invente ou je fan­tasme). Bref, j’en ai eu mal à mes ovaires masculins.

Il était jeune aus­si, heu­reux d’avoir devant lui le plus beau des futurs. Je le lui sou­haite. Je nous sou­haite de meilleurs poli­ti­ciens, des gens moins tech­no­crates, à l’image de ce que nous sommes, un peuple fait d’amalgames. La réa­li­té peut être aus­si colo­rée que des affiches de Qué­bec soli­daire pour­vu que notre hon­nê­te­té se nour­risse de cou­rage et que nous accep­tions de rele­ver les manches. C’est ain­si qu’on détrône les dic­ta­teurs et les mar­chands d’opium. On ne le dira jamais assez.

#37291c
#cf3d5d