altPicture1697865535

La fourmi et l’autoroute

La page blanche m’invite encore à dis­tri­buer mes humeurs. J’ai beau par­ler de silence et d’hiver, mon esprit, bien que fati­gué, vit un per­pé­tuel mou­ve­ment printanier.

Mais tout de même…

J’ai fait la décou­verte de la four­mi de Lang­ton il y a quelques jours à tra­vers une vidéo très sym­pa (voir aus­si ce billet). Comme le dit l’auteur de la vidéo et du billet, la four­mi de Lang­ton est un petit pro­gramme infor­ma­tique qui décrit une four­mi se dépla­çant sur les cases d’une grille. Les règles qui régissent le mou­ve­ment de la four­mi sont d’une grande sim­pli­ci­té, et pour­tant son com­por­te­ment est com­plexe et tout sauf ano­din. Et per­sonne ne com­prend vrai­ment pourquoi…

Une four­mi se déplace sur un damier avec une règle simple. Si elle est sur une case noire, elle tourne à gauche, si elle est sur une case blanche, elle tourne à droite. En quit­tant une case, celle-ci inverse sa couleur.

Comme on s’en doute, la four­mi va, au départ, dans tous les sens, mais au bout de la 10000e ité­ra­tion (chan­ge­ment de case), elle se met à aller tout droit dans ce que le Lang­ton a appe­lé une autoroute.

Décou­vrant cela, le cher­cheur a ten­té de modi­fier les règles (le com­por­te­ment) de la four­mi, mais rien n’y fait. Peu importe la com­plexi­té de l’environnement de départ, la four­mi (ou les four­mis si on en met plu­sieurs), finit par aller dans une direc­tion et elle ne chan­ge­ra plus sa course jusqu’à l’infini (ou jusqu’à ce qu’on stoppe le programme.

On appelle ça un phé­no­mène émergent et, on s’en doute bien, on pense tout de suite à la vie.

Se pour­rait-il que, der­rière les bal­bu­tie­ments des pre­mières molé­cules, se soient des­si­nées des routes, des formes, des struc­tures qui, en se com­plexi­fiant encore davan­tage, ont mené à d’autres auto­routes, d’autres archi­tec­tures ? Il sem­ble­rait que si. Les scien­ti­fiques et les geeks s’en donnent à cœur joie avec ces jeux aléa­toires qui finissent par don­ner d’étonnantes géo­mé­tries. On pense aus­si aux frac­tales. Un pro­fes­seur Tour­ne­sol enseigne le code de la nature (en inver­sant étran­ge­ment le nom de son cours : The Nature of Code). Nos jeux vidéo four­millent (lit­té­ra­le­ment) d’équations et pro­ces­sus mathé­ma­tiques qui nous rap­prochent de plus en plus d’une autre réa­li­té, celle de l’intelligence arti­fi­cielle qui n’a d’artificielle que la qua­li­té d’être crée par l’être humain puisque… notre intel­li­gence pro­vient peut-être d’un vieux phé­no­mène de four­mi étour­die. Même cette phrase res­semble à un par­cours de termite.

Cette his­toire d’autoroute m’amène à par­ler de nos vies. Et si notre exis­tence n’était que ce bruit plus ou moins aléa­toire et créa­tif ? Qu’après un cer­tain temps, plus ou moins rapide selon les cir­cons­tances et les indi­vi­dus, on en vienne à s’enfermer dans le cou­loir étroit d’une auto­route ? Michel Trem­blay a déjà décla­ré qu’après un cer­tain temps, on écrit tou­jours la même his­toire (il aurait dû s’arrêter alors…), le poète Alfred Des­ro­chers a dit quelque chose de simi­laire, que l’imaginaire appar­te­nait aux jeunes.

Je sais que c’est tiré par les che­veux, mais je tire conti­nuel­le­ment sur ma maigre che­ve­lure. Je suis comme ça, dans le brouillard, je cherche à construire une auto­route même si je ne la veux jamais droite. Car vivre tou­jours tout droit, c’est pro­ba­ble­ment un peu comme la mort, comme ce bat­te­ment de cœur à l’écran qui, sou­dain, ne fait plus de vague.

Et encore, ce monde fou dans lequel nous vivons, qui nous appa­raît si chao­tique et incer­tain, ne sur­vien­dra-t-il pas une autre de ces catas­trophes éter­nelles comme une guerre, une extinc­tion qui fera de notre exis­tence sur Terre une ligne sur laquelle nos cendres s’évaporeront ?

J’aimerais me méfier de l’aléatoire ; pour­tant il est source de vie, il est le véri­table Bon Dieu qui ne regarde pas ce qu’il invente. Voi­là, j’en suis cer­tain, Dieu est une four­mi ivre qui, de temps en temps, pète une longue auto­route ner­veuse dans laquelle nous nous mou­vons, nos esprits enivrés de brouillard divin.

Je deviens grossier.

La vie est gros­sière, elle bouillonne, exci­tée, créant sa route sans savoir pour­quoi elle le fait.

Voi­là où mes ter­gi­ver­sa­tions scien­ti­fiques me conduisent. On com­prend main­te­nant pour­quoi je n’ai pas pour­sui­vi en sciences pures.

#901b21
#d0782a