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La houle calme des vieux couples

Modifié le : 2016/09/05

J’ai sor­ti mon iPad, dans le métro, ai ouvert une appli­ca­tion de remue-méninge (mind-map­ping) afin d’y jeter les pre­mières bases d’un roman. Le sujet est encore trop vague dans ma petite tête pares­seuse, et sans doute trop col­lée à ma réa­li­té. Puisque mon his­toire court tou­jours, il est dif­fi­cile, voire dan­ge­reux, d’en cher­cher une conclusion.

Bref, c’est l’angoisse du plan. Il y a beau­coup trop de choses à dire sur l’amour. Beau­coup diront que tout a été dit et ils ont pro­ba­ble­ment rai­son. Tout a été com­plè­te­ment décrit avec les mytho­lo­gies grecques et, depuis ce temps, on tourne en rond. Les chefs d’œuvre lit­té­raires sont autant de beaux car­rou­sels qu’il y a d’histoires kaléi­do­sco­piques vécues. L’axe est cepen­dant le même ; la tra­gé­die humaine (dans son sens noble) ne sera pas délo­gée de sitôt de son socle. Tout au plus, la pre­mière pul­sion, qui est celle de pro­créer, s’est muée chez la race humaine en de mul­tiples méta­phores du jeu. La Nature ne s’en offus­que­ra pas (elle ne s’offusque de rien), puisqu’ainsi, elle se réinvente.

Alors, jamais ne sem­blons-nous nous las­ser de racon­ter les mêmes choses, de vivre les mêmes heures et jours. Un jeune écri­vain n’aurait sans doute pas la même vision. Prêt à en découdre avec la nature humaine, il s’empressera de jeter sur le papier autant ses pas­sions que ses mou­choirs humides. Il ne vou­dra pas lire et écou­ter ce qui a été pour­tant déjà trop dit, et il aura en par­tie rai­son de s’aveugler pour mieux recom­men­cer. C’est un peu pour cette rai­son que je ne lis plus beau­coup, car j’ai tou­jours le désir de décou­vrir une méta­don­née encore inexplorée.

Je sais qu’une his­toire d’amour naît sou­vent d’un océan deve­nu trop calme, trop étale. Ce qu’il faut rete­nir de cette affir­ma­tion est l’adverbe « trop ». Je sais aus­si que beau­coup se contentent (et pro­ba­ble­ment tou­jours avec rai­son) de vivre leur amour sans trop faire de vagues. J’ai d’ailleurs déjà écrit, en exergue d’un roman, que si les amou­reux tran­quilles n’avaient rien à dire, c’est qu’ils étaient pro­ba­ble­ment bouche bée devant leur bon­heur vécu.

C’est une belle entour­lou­pette. Je sais que la houle calme des vieux couples existe. Je sais éga­le­ment que plu­sieurs n’aspirent qu’à cela, à se trou­ver un com­pa­gnon, une com­pagne, et construire un quai sur un océan vécu ensemble, s’y asseoir et plon­ger leurs pieds dans une eau étale et bien­fai­sante. Je sais éga­le­ment que plu­sieurs, après avoir tra­ver­sé bien des houles, baissent autant les bras que la volon­té. Soit qu’ils se résignent, soit qu’ils com­prennent que cela ne sert à rien de combattre.

On en revient tou­jours à cela : à se conten­ter d’un bon­heur tota­le­ment méri­té. Les vieux couples, qui en ont donc vu bien d’autres, lèvent de temps en temps les yeux sur des houles plus aven­tu­reuses qui déferlent à l’horizon. Quelques-uns iront jusqu’à appe­ler l’orage, vou­dront revivre l’aventure de tout redé­cou­vrir. On sait où cela mène. Les mytho­lo­gies grecques en par­laient déjà.

Et moi, là-dedans ? Je ne sais pas où ma barque me mène. J’ai quelques bonnes adresses, pour­rait-on dire, de belles âmes autour de moi. Je traîne moi aus­si les pieds sur les bords d’un lac que plu­sieurs ne vou­draient pas, car sans doute un peu plus sau­vage que les his­toires habi­tuelles. J’aimerais la racon­ter, mais je dois encore me taire. On ne nomme pas l’insondable dans cer­taines reli­gions, de peur qu’il n’éclate ou que l’on s’aperçoive que la pro­fon­deur tant crainte n’est qu’une vul­gaire flaque sur du bitume. Alors, ai-je peur ?

Pause.

Il y a vrai­ment beau­coup de choses à dire sur l’amour. Com­ment se fait-il que l’on n’ait vrai­ment pas tout dit ? C’est là une bien belle énigme.

Je crois que, puisque nous connais­sons tous la même fin, il nous faut demeu­rer hon­nête, même en amour. Cette dimen­sion de l’existence doit s’inclure dans cette autre, plus grande, de notre réa­li­sa­tion, certes per­son­nelle, mais aus­si trans­per­son­nelle. Je crois que, si nous nous répé­tons sans cesse, c’est que nous oublions sans cesse. L’amnésie est sans doute ce qui nous pousse à vou­loir tou­jours nous recréer. Bien grise sera l’eau des mers quand nos yeux ne rêve­ront plus.

Mais encore.
Mais encore.
L’écrivain cherche son histoire.

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