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Photos : probablement de Serge Giguère

La houle du passé

Modifié le : 2019/07/30

Ma mère m’a envoyé cette semaine trois pho­tos inat­ten­dues, trans­mises par son frère, Serge. Les trois pho­tos forment un court ins­tan­ta­né d’un moment joyeux. On y voit mes parents, dans la quarantaine.

Ce n’est pas men­tir de dire que je n’ai pas réa­li­sé tout de suite ma pré­sence sur deux des pho­tos. J’étais tout bon­ne­ment scot­ché à la belle jeu­nesse du couple, m’étonnant de voir sur le front de mon père cette même veine qui appa­raît quand je ris de bon cœur, de consta­ter les poses de ma mère que ma sœur Marie semble avoir héri­té. Et puis moi, enfin, qui appa­rais der­rière eux (sur la pre­mière pho­to, on voit ma sœur Diane qui, avec sa mémoire océa­nique, doit savoir exac­te­ment quand la pho­to fut prise).

Je me demande ain­si pour­quoi j’ai si peu de sou­ve­nirs de cette période. Quand je tente de remon­ter le fil du temps, j’ai certes des impres­sions, des rap­pels, mais rien de ce pas­sé ne paraît colo­rer mon pré­sent. Et j’ai peu de mémoire des noms… On se sou­vient de moi, je ne me rap­pelle que de peu de gens. Ce gar­çon, der­rière ce jeune couple, c’est bien moi. Il paraît plus vieux qu’eux. J’étais un gar­çon sérieux. On m’appelait mon­sieur. J’étais fier de ma per­sonne, j’étais pré­somp­tueux. Je crois que cela n’a pas changé.

Quel âge devais-je avoir ? Qua­torze, quinze, seize ans ? Fré­quen­tais-je déjà ce couple d’« acco­tés », les pre­miers du vil­lage ? Étais-je déjà dans ce groupe rock ? (Oui, oui, rock…) Avais-je déjà connu les pre­miers émois sexuels avec ce gar­çon sportif ?

La mémoire revient, il me semble, sou­dain. Mais du visage heu­reux de mes parents de cette jour­née, du quo­ti­dien avec eux, cela demeure confus. Je ne suis guère mieux, il me semble, dans ce moderne pré­sent qui m’habite. J’ai tou­jours été un marin, un loup soli­taire. On m’a mis au monde et depuis, j’ai tou­jours autant de choses à faire que j’en oublie certes rapi­de­ment mes attaches. Peut-être aurais-je ren­du une femme mal­heu­reuse, car elle aurait été rapi­de­ment veuve de mes aven­tures intérieures.

Cette série de trois pho­tos, ce petit film syn­co­pé, est pro­ba­ble­ment ins­crite pro­fon­dé­ment dans ma psy­ché, ancrée sous mon épi­derme, fil­trant à mon insu, et inter­pré­tant avant la lettre, la syn­taxe du présent.

Se sou­ve­nir est pré­cieux. Sur­fer sur la mémoire est une tache dan­tesque, car le sou­ve­nir est à la fois houle per­ni­cieuse et force motrice. Je devrais peut-être m’astreindre, chaque matin, à revoir le plus pos­sible ma vie, prendre dix, vingt minutes de mon temps pour obser­ver le che­min par­cou­ru, pour ensuite me tour­ner vers le che­min à par­cou­rir, car le bon­heur se construit en repre­nant sem­pi­ter­nel­le­ment la route.

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