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La mort, le philosophe, le guru et le docteur

La mort, un sujet ou une enti­té, on ne sau­rait dire. Dans plu­sieurs langues, dont le fran­çais, la mort pos­sède un genre alors qu’en anglais, c’est une chose, un « it ». Lequel fait plus de sens, je laisse cela à d’autres.

Sans que je ne demande mon dû, le hasard m’a ame­né à vision­ner deux courts métrages : A 97-Year-Old Phi­lo­so­pher Faces His Own Death et Ram Dass, Going Home. Un peu plus tard dans la semaine, je suis tom­bé sur What real­ly mat­ters at the end of life et, enfin, une inter­view avec Ram Dass, l’année de sa mort.

Dans la pre­mière vidéo, celle du phi­lo­sophe, on est plon­gé dans la réa­li­té d’un homme qui aura pen­sé, écrit et publié sur la mort et qui, à la fin de son exis­tence nous déclare, avec un geste fati­gué de la main, que cela est pas mal de la fou­taise. L’homme a aimé sa vie, il est triste de l’abandonner. Il pleure au sou­ve­nir de sa com­pagne décé­dée cinq ou six ans plus tôt. Il se sou­vient, regrette sa présence.

Néan­moins, der­rière cette amer­tume, il conti­nue à vivre ce qu’il lui reste de souffle. Son regard se tourne imman­qua­ble­ment vers les arbres, la beau­té du ciel, la dou­ceur du jar­din et de son vent protégé.

Dans la seconde vidéo, que l’on ne peut vision­ner que si on est abon­né à Net­flix, on ren­contre le fameux Ram Dass, guide spi­ri­tuel jovial qui aura fait connaître au monde occi­den­tal la spi­ri­tua­li­té de l’Inde. Ram Dass est encore, dans cette vidéo, en pos­ses­sion de ses moyens. On pour­rait dire que sa paix est conta­gieuse, imbue d’une cer­ti­tude que l’on pour­rait envier. Il y a le même constat face à l’observation de la nature et notre par­ti­ci­pa­tion à celle-ci. Devant un beau pay­sage, et Ram Dass vivait à Maui, Hawaii, l’être humain se sou­met, se vêt d’humilité. L’inter­view que l’on peut voir sur You­Tube nous montre un Ram Dass amoin­dri, cher­chant ses mots, ne pou­vant plus com­battre les séquelles d’un AVC subi en 1997. Mais sa cer­ti­tude demeure, lui, sou­riant de ses belles dents et son regard bleu poin­tant la camé­ra afin de vous invi­ter à la Lumière.

Le contraste est frap­pant entre le phi­lo­sophe et le guru, l’un habi­tant entre les murs de son exis­tence, l’autre voya­geant ou jon­glant avec les mul­tiples dimen­sions de la conscience.

On ne peut certes déci­der de quoi que ce soit ici. Les paris demeurent ouverts, comme on dit. Mon meilleur ami se dit « nihi­liste » dans le sens qu’il ne croit à rien d’autre que sa vie pré­sente. La mort passe pour lui par une dés­in­té­gra­tion de ce qui est sans volon­té de trou­ver une expli­ca­tion, de refor­mu­ler pour mieux accep­ter. C’est un homme plein de vie, très vert pour son âge (c’en est inti­mi­dant). Cette vie lui suffit.

De mon côté, j’aurais ten­dance à être comme ce bel homme, méde­cin, gra­ve­ment han­di­ca­pé par un acci­dent et qui s’occupe doré­na­vant des gens en fin de vie, ce qu’il nous explique dans cette confé­rence TED. Un, je le trouve super beau (ce que je peux être super­fi­ciel). Deux, il me ramène du temps où je vivais avec Claude, alors étu­diant en coun­sel­ling qui avait déci­dé, lui aus­si, d’accompagner les gens atteints de can­cer. Ses rai­sons rele­vaient sans doute du cha­ma­nisme, mais que cela ne tienne. J’étais pro­fon­dé­ment tou­ché par ces gens qui venaient le voir afin d’obtenir un tant soit peu d’aide, du moins un temps pré­cieux pour par­ler de leur vie avant qu’elle ne s’envole en sou­ve­nirs. Cela me ramène éga­le­ment le sou­ve­nir de cet homme qui, du haut de sa cer­ti­tude exis­ten­tielle, décla­rait vou­loir se don­ner la mort. J’en avais fait une nou­velle parue dans La Vie dure. J’avais eu du mal à le convaincre de n’en rien faire, me sen­tant impuis­sant, pauvre de ma propre cer­ti­tude ou de ma logique. Il doit être encore en vie, je pense. Il m’avait remer­cié parce que je lui avais fait pro­mettre que s’il avait le moindre doute au moment de pas­ser à l’acte, que cela serait suf­fi­sant pour ne pas le faire. J’étais sans doute très naïf et beau­coup crie­ront d’horreur devant mon com­por­te­ment. Je n’étais certes pas outillé pour affron­ter cette situa­tion. Je ne le suis sans doute pas plus. Mais au moins, je peux main­te­nant don­ner un numé­ro d’urgence… Y a du bon dans la modernité.

Der­niè­re­ment, un de mes employés est décé­dé subi­te­ment, de causes natu­relles. Il avait 42 ans, je ne le connais­sais que depuis deux mois et, si je cal­cule bien, j’ai peut-être été le der­nier col­lègue de tra­vail à qui il a par­lé. La mort des autres sera tou­jours un choc, même si ces gens n’ont aucun ancrage avec vous. D’autres situa­tions autour de moi me rap­pellent la mort, ces temps-ci. Par­fois ma propre fatigue se fait entendre comme si elle était la mes­sa­gère de la Grande Fau­cheuse. De plus, il y a ce virus qui, comme un clown tra­gique, nous fait pleu­rer de rire ou nous esclaf­fer de malheur.

Il en va ain­si et je ne peux que me sou­mettre. Ce n’est pas la pre­mière fois que je l’écris dans ces modestes pro­me­nades. Et notre joli méde­cin nous invite aus­si à le faire. Je ne réus­sis pas tou­jours à le faire, cela fait par­tie de ma nature et de mon voyage.

Dans son insis­tante bien­veillance, Ram Dass nous rap­pelle son man­tra : I am loving awa­re­ness, I am loving awa­re­ness, I am loving awa­re­ness (J’aime être conscient). Cela rejoint le phi­lo­sophe, le doc­teur et le sage. Dans une autre vidéo, Fin­ding Joe, on nous incite à retrou­ver le voyage héroïque qui est celui de cha­cun d’entre nous. Décou­vrir son bon­heur, mau­vaise tra­duc­tion de Dis­co­ver your bliss.

Cas­ta­ne­da, et bien d’autres, vrai­ment beau­coup d’autres, nous enjoi­gnait à faire de la mort notre amie, de se la repré­sen­ter comme d’un oiseau sur son épaule. Cela n’est pas mor­bide. Il faut vivre, non pas dans la peur de la mort, mais parce que la mort existe, qu’elle nous indique, sans que nous puis­sions en connaître le moment pré­cis, qu’il y a un terme à notre expé­rience. Que l’on croit qu’il y a conti­nui­té ou non, dans un uni­vers de conscience indif­fé­ren­ciée, n’est pas le pro­pos de la vie. Le phi­lo­sophe a rai­son de balayer du revers de la main ses cer­ti­tudes, le sage a rai­son de dan­ser avec elles, le méde­cin a rai­son de nous four­nir son coeur en par­tage et quelques pilules pour nous rendre heureux.

La quête est d’être ce qui est en nous et de faire en sorte que l’univers n’en soit pas meur­tri, c’est pro­ba­ble­ment la seule cer­ti­tude que je peux offrir ici.

I am loving awa­re­ness.

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