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La peine des autres

Modifié le : 2019/08/07

Suis allé aux funé­railles de mon cou­sin Chris­tian, mort à 35 ans, pré­ma­tu­ré­ment. Puisque la famille du côté de ma mère est fort nom­breuse, j’ai beau­coup de cou­sins que je ne connais pas, dont ce Chris­tian que j’ai vu pro­ba­ble­ment juste deux ou trois fois, et à un très bas âge. Une seule fois l’ai-je vu, adulte, il y a de cela dix ans envi­ron. C’était un fort bel homme. Fin de l’histoire.

Je suis donc allé en com­pa­gnie de mes sœurs aux funé­railles pour dire notre peine à ses parents, ceux que nous connais­sons, notre oncle Alain et son épouse, Joce­lyne. Il y avait là le fils de Chris­tian, Mathis, âgé de huit ans, et l’épouse de Chris­tian, Cathe­rine, je crois. Cette der­nière était, j’imagine, encore sous le choc, car elle m’a sem­blé une étran­gère dans l’expression de la peine, tant au salon funé­raire qu’à l’église. Per­son­nage donc très effa­cé, qui ne sem­blait pas appré­cier tout ce brou­ha­ha autour de son drame. Je la com­prends. Il lui fau­dra du cou­rage et, incons­ciem­ment, elle le réa­lise. Que la vie lui vienne en aide.

Quant à mon oncle, un vrai Giguère dans sa car­rure et sa pres­tance, il fal­lait le voir à l’église, tirer, en larmes, le cer­cueil de son fils, avec son autre fils, de l’autre côté de la tombe, à résis­ter tant bien que mal aux appels de la douleur.

Joce­lyne, la mère, digne, était certes épui­sée. Tous ces gens à remer­cier, toute cette peine à cal­mer, cette immense bles­sure, l’envers d’un enfan­te­ment. Si une mère peut se conso­ler du cou­rage d’un fils qui aura croi­sé la mort au com­bat, com­ment peut-elle accep­ter que la grande fau­cheuse n’ait fait que sabrer indo­lem­ment un jeune homme dans son lit, sans néces­si­té apparente ?

Pour le reste, l’église (dans laquelle je fus bap­ti­sé), le prêtre, c’était le fla­fla habi­tuel de cette reli­gion qui n’en finit plus de pro­mettre ce qu’elle ne paraît elle-même ne plus croire. Les témoi­gnages res­sen­tis des parents, colo­rés à la sou­mis­sion et à la colère d’un Job, étaient plus édi­fiants. Il faut quand même féli­ci­ter le prêtre pour s’être appro­ché du jeune Mathis et lui avoir tenu un dis­cours à la mesure de sa com­pré­hen­sion. Le petit gar­çon sem­blait heu­reux de s’accrocher à la jolie fable du prêtre. Et c’est bien ainsi.

On ne parle jamais assez de la dou­leur des gens. Enten­dons-nous bien : on en parle constam­ment, mais on la gâche bien sou­vent en expli­ca­tions mal­ai­sées, en entour­lou­pettes reli­gieuses de bon ton. Peut-être mon propre texte n’y échappe pas.

Il suf­fit de dis­cu­ter briè­ve­ment avec les plus vieux, ceux qui sont, en théo­rie, plus près de la mort que moi, pour res­sen­tir cette pro­tes­ta­tion silen­cieuse du vivant. On a beau dire, croire, aucune pro­messe ne peut atté­nuer notre colère de savoir, qu’un jour, nous ne pour­rons plus nous émerveiller.

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