La peur | Guy Verville
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La peur

Je suis allé à mon cours de chant hier soir sous un ciel calme, un peu recouvert. C’était déjà le crépuscule. Ce n’est pas encore l’été, plutôt l’hiver et la peur.

Depuis vendredi, les employés de ma compagnie ont été assignés à travailler à domicile, les trains du métro ressemblent à des serpents affamés ; on ne sait si ce qui se glisse dans leur ventre sont des victimes, des insouciants ou de simples citoyens aux prises avec leur solitaire destin.

La peur se ressent. Quelques porteurs de masque regardent devant eux comme d’immobiles statuettes salées et sans vie. Les nouveaux trains du métro étant sans cloisons, l’air provenant de la tête en ratisse large. Ce qu’on respire est peut-être empoisonné, rien ne nous permet de vérifier la soupe de bactéries qui nous frappent le visage.

Je dois marcher quinze minutes au sortir de la station pour rejoindre la résidence de mon professeur. Encore là, peu de gens. Les arbres sont laissés à eux-mêmes, n’ayant à craindre du mal qui ronge l’espèce humaine. On ne se sent pas nécessairement plus à l’aise en leur compagnie, car notre destin est entre les mains de cycles planétaires inéluctables. Saturne et Pluton, dans leur danse palimpseste, nous tapent encore sur les doigts, quand ce n’est pas une guerre, des dictatures ou Trump, ils nous saupoudrent aux trente, trente-cinq ans d’une peste qui nous contraint à revoir notre optimisme juvénile comme si dame Nature ou monsieur l’Univers régulait à sa façon ses inventions trop instables.

La vie semble être un laboratoire où les expériences plus chaotiques les unes des autres menacent de souffler les murs.

On a peur aussitôt que l’on naît, et on ne l’oublie que trop vite. L’angoisse actuelle, décuplée par des haut-parleurs devenus technologiquement gigantesques, n’est ainsi pas nouvelle. On se rue sur du papier hygiénique comme si on voulait cacher que nos culottes sont déjà souillées d’effroi.

J’ai chanté du Buxtehude. Une pièce merveilleuse, mais difficile à rendre quand on doit le faire au rythme voulu. Curieux tout de même que cela soit si beau autant au ralenti qu’à la pleine vitesse. C’est sans doute là que réside le génie. La vie, la mort, c’est la même chose, cela dépend de la vélocité du regard et de nos attitudes.

Revenu chez moi, il y avait un courriel de mon professeur qui annonçait à tous ses élèves qu’il vaudrait mieux finalement surseoir aux cours tant et aussi longtemps que le calme ne serait pas revenu. L’heure est au confinement et aux gestes simples, à l’entraide. Parfois, les jours sont aussi imprévisibles qu’un rêve qui se promène sur la corde raide entre l’enchantement et le cauchemar.

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