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La richesse du moment

Modifié le : 2019/08/04

Je conti­nue de chan­ter, suis sor­ti, hier soir, heu­reux de mon cours. Je ne sais si j’avance vrai­ment, mais cet appren­tis­sage est dans l’air de mon temps, cadrant fort bien dans cette sai­son de ma vie.

Mon pro­fes­seur me fai­sait pour­tant la remarque, hier, que je ne sem­blais pas tout à fait là, que je ne met­tais pas autant d’entrain ou que ma voix était éteinte. Je lui ai pro­po­sé que je lut­tais, et c’est vrai, contre un rhume, ou contre les maux qui courent, que j’étais un peu étour­di. Il m’a répon­du de pro­fi­ter de ce dés­équi­libre pour avan­cer. J’ai ri. Si vous saviez, mon­sieur le pro­fes­seur, com­ment en moi, se meut un océan syn­chrone avec le ver­tige, les bon­heurs et les angoisses.

J’ai com­men­cé la lec­ture de Phi du bel­lâtre et arti­cu­lé Tono­ni. Est-ce jus­te­ment de la syn­chro­ni­ci­té si mon pro­fes­seur me parle d’Antonio Sacks (Musi­co­phi­lia) alors que cet auteur figure en cou­ver­ture quatre du livre de Tono­ni ? Vincent est-il sim­ple­ment allé voir, hier, la page d’Amazone ins­crite sur mon pro­fil Face­book et qu’il y aura recon­nu cet auteur ? Je ne sais, je me plais de jouer avec la coïncidence.

Mon pro­fes­seur m’a répé­té hier que chaque note, même en exer­cice et en tra­vail vocal, devait être chan­tée comme si elle était de la plus haute impor­tance. Cette dame Carel, dans son livre Ill­ness ne disait-elle pas la même chose, comme l’avait ensei­gné aupa­ra­vant Boud­dha, que le moment pré­sent est le seul qui importe puisqu’il est à la fois le pas­sé et le futur, qui ne sont que des inven­tions tis­sées par la conscience ?

Il est vrai que, lorsqu’on se concentre sur cet inef­fable moment, tout devient plus clair, plus inno­cent, ter­rible, vrai, hon­nête, cruel et pai­sible. Il est vrai que je trou­vais mes amis cho­ristes bien épar­pillés, mar­di der­nier. Je vou­lais leur expri­mer ce que je res­sen­tais à chan­ter, vou­lais leur dire que s’ils se don­naient un peu plus (ce qu’ils peuvent chan­ter apeu­rés !), leur voix ferait de belles choses.

– Il faut se taire, sur­tout ne rien dire, n’est-ce pas ? com­men­ta Vincent à qui je racon­tais la chose.

– Il faut se taire, aurais-je pu répondre hon­nê­te­ment, car je ne suis cer­tain de rien.

Vincent aurait cer­tai­ne­ment gri­ma­cé de désac­cord, tout en sou­riant, de cet air de dire une chose qu’il a lon­gue­ment réfléchie.

– Eh bien non, tu as décou­vert quelque chose, je crois.

Il est vrai… Même si je suis loin d’avoir atteint ne serait-ce que la pre­mière marche d’un réel appren­tis­sage, je redé­couvre, dans ces leçons de chant, une cer­ti­tude d’être bien en chair et vivant. S’affirme en moi une volon­té de ne pas me taire, de le faire sans attendre, et sans l’approbation des autres. J’attends, certes, une réponse d’un édi­teur, je réagis, bien sûr, jalou­se­ment en voyant, à la télé, un édi­teur qui a refu­sé mon manus­crit. Je suis ce que je suis, mala­dif à m’exprimer. J’attends, certes… et je chante, je dresse mes antennes.

Je ne suis qu’un atome dans l’univers, un minus­cule champ magné­tique, une simple note à peine vol­ca­nique. Pas éton­nant que je sois pris de ver­tige, car tout me semble possible.

L’hiver arrive, ce n’est qu’un pas­sage. Mon bon­heur sur­vient, j’en rends grâce le moment pré­sent, car je ne peux prier autrement.

Je fre­donne comme le fait Rose dans Les Mailles san­guines. À défaut de com­prendre, il faut faire comme la cigale et la four­mi. Chan­ter et besogner.

Mon pro­fes­seur m’a don­né une autre pièce à apprendre. Come away, death. Chan­ter ou être en psy­cho­thé­ra­pie, c’est à peu près la même chose.

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