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La surprise

Modifié le : 2019/07/21

Je marche d’un pas régu­lier, assu­ré. Je fais le tra­jet en trente-six minutes bien comp­tées. L’automne est encore clé­ment, le soleil presque tou­jours au ren­dez-vous. Je marche en ligne droite, remonte Lajeu­nesse, bifurque sur De Cas­tel­nau pour aller rejoindre Saint-Laurent, puis Saint-Urbain.

Cette marche quo­ti­dienne pour me rendre au bureau me fait grand bien. J’ai le temps de cogi­ter en me refai­sant des mol­lets, ne regarde pas vrai­ment autour de moi. Je pour­rais emprun­ter une des nom­breuses rues rec­ti­lignes et paral­lèles à celle que j’emprunte. Je les ai essayées pour me rabattre fina­le­ment sur un par­cours ordinaire.

J’ai sou­vent, ou déjà, la tête au bureau. Je réflé­chis à com­ment je pour­rais faire ceci, à com­ment je pour­rais ame­ner cela. Bref, je ne suis pas poé­tique pour deux sous. Mon pas l’est pour­tant pour moi. Je marche, je marche, je marche, je reprends conscience en arri­vant aux inter­sec­tions, je brûle les étapes sans vou­loir ne rien éteindre. Je ne me veux pas poète et m’en veux ensuite tout aus­si­tôt de ne pas l’être. Je ne veux pas, je m’en veux. Je veux, donc je peux comme je l’écrivais il y a quelque jour. Je me forme une gram­maire méca­ni­que­ment bien huilée.

Et rien n’y fait. Il suf­fit que je lève la tête, que j’observe cette lumi­no­si­té tran­quille de la sai­son des morts pour qu’un grand sou­pir vienne s’ébruiter dans le vide de mes pré­oc­cu­pa­tions. Je cesse subi­te­ment de mar­cher, je sors mon télé­phone si intel­li­gent et je capte en pho­to l’instant pour le trans­mettre main­te­nant ici.

Une rue bien ordi­naire, un automne tout ce qu’il y a de plus cor­rect, un matin de plus en plus frais, la même chose qu’hier, une poé­sie vivante qui ne se com­prend qu’en oubliant de la nommer.

Est-ce ain­si que les gens vivent ? Dans ce regret du temps qui passe ? J’ai beau faire, je demeure le même, mon âme fen­due, la bouche hagarde, l’air qui me manque tou­jours et que j’aime, la volon­té d’affronter les ultimes mystères.

C’est donc, et ce sera tou­jours ain­si ma poé­sie, cette marche, cette fou­lée, et la reprendre après un hia­tus de dix-sept ans, me fait réa­li­ser que je ne suis allé nulle part qu’ici, tou­jours en moi. Je marche, je marche.

Qu’est-ce qui se trame ? Qu’est-ce qui nous trame ? Je suis tou­jours aus­si sur­pris d’exister.

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