altPicture971247323

La voix

Modifié le : 2019/08/06

J’ai fer­mé les yeux, ai gon­flé mon ventre afin d’emmagasiner soli­de­ment l’air, et j’ai chan­té. Nous n’en étions encore qu’au stade dit du réchauf­fe­ment. Le direc­teur est au pia­no et nous amène, de demi-ton en demi-ton, à chan­ter de plus en plus haut. Comme j’étais encore aux prises avec les der­niers sou­bre­sauts de mon rhume, ma voix s’accrochait aux parois encom­brées de mon larynx.

On ne peut chan­ter cor­rec­te­ment si le corps n’est pas en paix. On ne peut pas plus chan­ter juste si l’esprit ne se libère pas de ses craintes. Alors, j’ai fer­mé les yeux. Je ne voyais plus la main du direc­teur, ne pou­vais donc plus obéir à sa cadence, il me fal­lut davan­tage écou­ter le rythme de mes com­pa­gnons. L’expérience étonne. En abais­sant ain­si les volets de sa conscience, habi­tuée à regar­der par la fenêtre, le corps nous paraît plus ani­mal, volon­taire, les moindres défauts, les plus petites hési­ta­tions, mais aus­si la pleine puis­sance de la voix se révèle.

Plus j’écoutais cette voix étran­gère qui est pour­tant la mienne, pro­ve­nant de mon corps, et plus j’apprenais à contour­ner les laby­rinthes de mes ten­sions. Au pas­sage d’une note, j’observais sou­dain cet éclat, comme le verre qui se casse. La fois sui­vante, j’ouvrais davan­tage la bouche, pen­chais la tête, me lais­sais vivre et mou­rir au son, et le verre résistait.

On ne peut certes fer­mer constam­ment les yeux. Ces der­niers sont les mains de notre esprit. Le sage dira qu’on peut par­ve­nir à fer­mer les pau­pières sans ces­ser de regar­der. Je crois que c’est ce que je fis ce soir-là, en com­pa­gnie de mes confrères chan­teurs. Un peu plus tard, je fus pris d’une forte toux, mais par la suite, ma voix devint claire, puis­sante, sans entraves.

Si je retourne d’année en année à cette cho­rale, c’est parce qu’elle per­met cette libé­ra­tion. L’apprentissage et l’appropriation de sa voix ne sont pas chose facile. Les chan­teurs pro­fes­sion­nels passent des heures à polir et ampli­fier les engre­nages de cet ins­tru­ment unique et éton­nant. Et c’est un miracle maintes fois répé­té de nous voir, nous ama­teurs, par­ve­nir à l’émotion. Mal­gré tout, l’exercice est simple et à la por­tée de tous.

Notre vie quo­ti­dienne n’a pas à s’éloigner de l’expérience fru­gale de fer­mer les yeux. En atten­dant l’autobus, en fai­sant le ménage, en se cou­chant pour pas­ser à l’autre jour, il suf­fit de regar­der avec ses sens, de per­mettre à notre conscience d’explorer sans dan­ger les contrées insoup­çon­nées de cette méca­nique qui la tient vaillam­ment en vie.

Connais-toi et le ciel t’aidera, reprends contact avec ton corps et celui-ci t’apprendra. Que ton esprit soit avec toi et le dia­logue qui s’ensuivra don­ne­ra sûre­ment nais­sance à ton sauveur.

Car, il ne faut pas l’oublier, la véri­té n’est pas tant de faire taire son esprit que de réta­blir les ponts entre les mul­tiples facettes de son existence.

Ce soir-là, en fer­mant les yeux, et en chan­tant, j’ai atteint, ne serait-ce que quelques ins­tants, et sans gloire, cette connais­sance. Puis­sé-je sans cesse renou­ve­ler ma vie.

Classé dans :Ganymèdechant

#1a3958
#1a3958