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L'ami invisible

Modifié le : 2016/09/17

La nuit s’apprêtait encore à m’accueillir, mais je n’ai pu me résoudre à aban­don­ner tout de suite ma timide conscience, agi­tée par le film d’action que je venais de vision­ner, le der­nier James Bond, bel­le­ment tour­né, fai­ble­ment écrit, rien pour se détour­ner de la tradition.

Je ne m’endors pas, parce que je res­sens ce mini-regret de ne pas avoir accom­pli ou obte­nu tout ce que je vou­lais sans pour autant avoir iden­ti­fié ce qu’aurait dû être le pro­gramme de la journée.

Nos jours se déroulent sou­vent ain­si. Nous croyons pos­sé­der les rennes alors que nos étoiles, notre ciel, notre des­tin subissent les influences et les pous­sées de rouages com­plexes, sans nom. Tous ces gestes, mau­vai­se­ment ins­pi­rés ou adroi­te­ment cal­cu­lés, tous ces dési­rs, toutes ces erreurs com­mises pour eux, toutes ces rai­sons savam­ment écha­fau­dées, toutes ces cer­ti­tudes qui ne tiennent pas face à la moindre brise, toutes ces hési­ta­tions qui nous rendent poètes, tous ces regrets qui nour­rissent nos colères. La paix ne sur­vient pas faci­le­ment lorsqu’arrive le temps de s’endormir. Pour­tant, nous finis­sons par fer­mer les yeux, nous rede­ve­nons immo­biles afin de lais­ser au corps le temps de ter­mi­ner l’arithmétique de ce qui aura été vécu, incons­ciem­ment ou non, le plus sou­vent d’ailleurs à notre insu.

On dit que l’inconscient ne serait ni le réser­voir de nos frus­tra­tions ni un ani­mal vivant dans la forêt ances­trale de nos pul­sions. Les plus récentes décou­vertes de la neu­ros­cience nous amènent à pen­ser que le meilleur ami de l’Homme n’est pas son chien, mais son cer­veau, que celui-ci est le Grand Filtre, le Grand Ordon­na­teur, le grand res­pon­sable de notre bon­heur et de nos aven­tures (le cer­veau est un éter­nel opti­miste qui fran­chit pour nous les fron­tières de nos craintes). Nous sur­fons sur l’incommensurable tra­vail de notre esprit. Notre ego, notre sub­jec­ti­vi­té, se fait racon­ter tous les men­songes sou­hai­tés, car peu importe ce que l’on croit, il faut lais­ser à notre corps le soin de mener la barque, sinon nous som­bre­rions. Ce pro­ces­sus impres­sion­nant n’est certes pas sans failles et il ne fau­drait pas sim­pli­fier et pen­ser que nous ne serions que des irres­pon­sables, des pan­tins dans les mains d’une machine bio­lo­gique opaque.

Il n’en demeure pas moins que s’il faut admi­rer et prier, ce n’est pas devant Dieu, mais devant l’autel de notre Incons­cience. Médi­ter, puis se lais­ser aller au jeu de la vie. Nous vivons pour sur­vivre. Nous le décou­vrons chaque jour, nous raf­fi­nons les conclu­sions de Dar­win, nous sommes autant un vaste uni­vers qu’une simple pous­sière par­mi un plus vaste cos­mos. Qu’y a‑t-il à com­prendre de tout cela ? À quoi cela peut-il ser­vir dans notre quête de notre pitance ? Je ne sais trop. Cela m’échappe. Je suis sans voix. Je vais peut-être au-devant de la catas­trophe ou au-delà du déses­poir. C’est vertigineux.

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