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L'artiste éclopé

Modifié le : 2019/08/06

Il est pro­ba­ble­ment l’un des artistes de métro les plus anciens, car je le croise depuis long­temps au hasard de mes courses, et ce, dans plu­sieurs quar­tiers. La peau de son visage pos­sède une tex­ture indé­fi­nis­sable, le reli­quat d’une acné juvé­nile viru­lente ou les séquelles d’une brû­lure. Je n’arrive pas non plus à sai­sir la qua­li­té de son esprit, encore moins juger de sa condi­tion. Au pre­mier abord, c’est un han­di­ca­pé de quelque chose ou tout sim­ple­ment une pauvre âme qui s’est construit un uni­vers artis­tique qui le nourrit.

Autre­fois, il y a vrai­ment plu­sieurs années, il jouait de la flûte qu’il semble avoir aban­don­née au pro­fil d’un simple bâton­net qu’il frappe sur un mor­ceau de bois pour mar­quer le rythme. Je l’ai enten­du, la veille de Noël, chan­ter L’Enfant au tam­bour en esca­mo­tant la plu­part des paroles. Mal­gré la syn­co­pée, le tout pos­sé­dait une cer­taine beau­té contem­po­raine, comme si un jeune com­po­si­teur avait vou­lu pui­ser l’essence de la mélo­die pour nous la révé­ler d’une manière contra­pun­ti­que­ment renouvelée.

Les pas­sants ont tou­jours davan­tage ri de lui, ou sim­ple­ment sou­ri du spec­tacle qu’ils lui ont offert l’aumône. Je ne me rap­pelle pas non plus lui avoir don­né quelque argent, le consi­dé­rant bien plus sou­vent une nui­sance artis­tique occu­pant une place pré­cieuse dans les cou­loirs du métro.

Avec le temps, donc, cet homme per­siste, avec ses chants a cap­pel­la mini­ma­listes, des rythmes bizarres. Son hon­nête éner­gie du début a lais­sé la place à une las­si­tude. Le disque paraît rayé, répète des brides mélo­diques. Pour­tant, il est encore là. Il a peut-être ramas­sé une for­tune, ou il cache, der­rière ce masque de per­du, son esprit duchar­mien, c’est peut-être Réjean Ducharme en personne.

Son insis­tance mérite, dira-t-on, à elle seule qu’on l’encourage. Pos­sible. Je n’hésite pour­tant pas à don­ner à des musi­ciens de tous les styles quand je res­sens chez eux la flamme du talent. Je donne rare­ment par pitié. Je déteste quê­ter, je déteste que l’on men­die. Ce n’est pas mora­li­sa­teur ; je pré­fè­re­rais que la socié­té soit plus juste et que cha­cun pos­sé­dât les res­sources de ses ambitions.

Je le pré­fère certes à cette folle qui chante de l’évangélisme à la sauce négro-spi­ri­tuelle et qui hante trop sou­vent la sta­tion du métro Cré­ma­zie. Je le pré­fère aus­si à cette autre, visi­ble­ment détruite par le pas­sage des hommes, et qui change hor­ri­ble­ment faux dans les cou­loirs de Ber­ri-Uquam. Lui, à tout le moins, conserve la note. Il semble main­te­nant si fati­gué. Il s’accroche tel­le­ment. Et quand il mour­ra, on ne le sau­ra sûre­ment pas. Sans doute comme nous tous d’ailleurs.

Si peu nous sépare de la misère. Si peu nous pro­tège des vents solaires. Si petits, en fin de compte, sommes-nous tous.

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