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L’attente

Modifié le : 2017/12/26

La vie est absurde.

– Par­don ?

Louis se tourne vers son inter­lo­cu­teur qui attend comme lui l’arrivée du métro. Il a la peau blême, les che­veux joli­ment bou­clés, un regard bleu, triste, fixé sur la pro­fon­deur du tun­nel qui vrom­bit. Louis veut lui sou­rire, car il le trouve beau, mais l’homme ne s’adresse visi­ble­ment pas à lui.

– La vie est absurde. Je ne crois pas en Dieu.

Inter­lo­qué, Louis essaie de trouve une réponse intel­li­gente, mais l’arrivée du train est immi­nente et les gens s’organisent autour des marques de posi­tion­ne­ment ins­crites sur le plan­cher. Louis les imite. L’étranger ne bronche pas. Louis lui sai­sit dou­ce­ment le coude afin qu’il dégage le centre des marques. L’homme sur­saute, le toise, se dégage, tourne les talons et disparaît.

Le train sur­git du tun­nel, passe devant eux, puis ralen­tit. Déjà les portes s’ouvrent, les pas­sa­gers en sortent, ensuite ceux qui atten­daient s’y engouffrent civi­le­ment. Louis, encore une fois, les imite. Avant que les portes ne se ferment, il aper­çoit l’homme au regard déses­pé­ré assis dans les marches, incom­mo­dant tout le monde. Il attend sans doute le pro­chain train, s’interroge Louis, espé­rant que per­sonne ne l’empêchera de com­mettre l’irréparable.

Trois notes méca­niques annoncent le départ. Les portes se ferment. L’irréparable ? Le train défile déjà à toute allure, l’horizon des pas­sa­gers se bute doré­na­vant à la pré­sence des autres. Plu­sieurs ont le regard fixé à l’écran de leur cellulaire.

L’irréparable, Louis aus­si y pense par­fois, mais il ne s’agit pour lui que d’une pen­sée. L’homme sur le quai parais­sait s’en nour­rir. Louis ferme les yeux, se laisse ber­cer par le voyage. Le train ralen­tit, une voix sûre d’elle-même annonce le nom de la sta­tion. Les portes s’ouvrent, le manège recom­mence. Louis s’attend à ce qu’on arrête le ser­vice. Les portes se ferment de nou­veau, le train repart, et rien ne vient déran­ger la quié­tude des passagers.

Louis les observe. Il en a l’habitude. Une place se libère et comme aucune vieille per­sonne, aucun han­di­ca­pé ne semble récla­mer le fau­teuil, il s’y assoit. Son corps dort encore. Il a faim, n’a pas pris son petit-déjeu­ner, car c’est jour de pré­lè­ve­ment san­guin. Il déteste cette rou­tine annuelle qui lui rap­pelle qu’il vieillit et que, un jour ou l’autre, on lui annon­ce­ra des com­pli­ca­tions inattendues.

Un vieillard entre dans le train. Louis se lève pour lui lais­ser sa place, mais l’homme lui fait un signe fier qu’il n’en a pas besoin. Mal­gré son âge, il n’a en effet aucune dif­fi­cul­té à se main­te­nir en équi­libre pen­dant que le train redé­marre. Louis se lève tout de même, car il sort à la pro­chaine station.

Main­te­nant il se dépêche par­mi les gens qui se dépêchent. Au sor­tir de la sta­tion, plu­sieurs s’engouffrent dans des auto­bus et d’autres, comme lui, se dirigent vers l’hôpital situé en face.

En pous­sant la porte-papillon, le sou­ve­nir de l’homme triste refait sur­face. La vie est certes absurde. Louis ne croit pas plus en Dieu. Mais il a faim. Vive­ment qu’on lui pré­lève son sang, qu’on en finisse. C’est avec déter­mi­na­tion, et aus­si colère, qu’il se pré­sente à l’accueil. La dame, devant lui, lui sou­rit en accep­tant sa carte d’assurance-maladie. Elle lui demande d’aller s’asseoir. L’attente est d’environ une heure.

Il mau­grée, mais la remer­cie. Il n’a, de toute façon, pas le choix. La salle d’attente est déjà presque pleine. Il repère une chaise libre entre un gros mon­sieur et un bel homme. Deux autres chaises encore là, et autour, des dames qui pla­cotent entre elles. Il opte pour la pré­sence du bel­lâtre qui ne le salue pas.

Il prend le temps de s’acclimater à sa chaise, regarde pen­dant trois longues minutes l’horloge de la salle, pla­cée au-des­sus de l’entrée, l’aiguille des secondes est beau­coup trop lente, selon lui. Son ventre gargouille.

Le bel homme, à sa droite, se tourne vers lui :

– Moi aus­si, j’ai faim.

Louis lui sou­rit fai­ble­ment, puis reprend son obser­va­tion de l’aiguille des secondes trop lentes. Il res­pire à fond, tente un regard laté­ral vers le bel homme, se replace bien droit dans sa chaise, s’éclaircit la voix pour se don­ner du courage.

– Dites-moi, réus­sit-il à dire, vous croyez en Dieu ?

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