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Le bon petit peuple

Modifié le : 2019/07/20

Le bon petit peuple, les poètes le hon­nissent. Ils ne lui trouvent aucune cou­leur autre que celle de l’indifférencié et de la misère crasse. Ces petites gens leur sont pré­textes à cla­mer l’ingratitude du des­tin, le tra­gique de la condi­tion humaine. Pour ça, le bon petit peuple est grand à vivre ain­si son des­tin proche du néant.

Le bon petit peuple, les poli­ti­ciens en usent. Ils le vêtent de la grande chape de la démo­cra­tie, lui per­mettent d’ouvrir la bouche une fois tous les quatre ou cinq ans et, bien que ce jeu soit dan­ge­reux pour leur ave­nir, s’auréolent d’avoir joué à la guerre du pou­voir. Les poli­tiques sont grands, et on ne se sou­vient la plu­part du temps que d’eux, de leur illustre nom, de leurs che­va­le­resques vache­ries. Le bon petit peuple, c’est bien connu, a le dos large, les oreilles sourdes, la tête qui oublie rapi­de­ment. Fidèle comme un chien, muet comme une carpe, on l’envoie à la guerre quand il le faut, se pro­me­ner quand il dérange, le fait rêver pour l’empêcher de penser.

Le bon petit peuple, les intel­lec­tuels s’en éloignent, les hips­ters les cari­ca­turent, les jeunes s’en rebellent un temps avant de fondre eux aus­si, la tren­taine assu­rée, dans l’homogénéisation. Ceux qui croient s’élever ont certes fière allure. Ils déploient leurs ailes, leurs hor­mones, leur insou­ciance avant que leurs ailes ne fondent inexo­ra­ble­ment quand sur­vient, l’éclair d’un ins­tant, le feu de la véri­té. Ils retombent et retrouvent alors le bon petit peuple qui, tel un océan noir de lave, les absorbent, les brûlent, par­fois les dévorent.

Le bon petit peuple est bien sûr tout ça. Il n’est en effet pas grand-chose. Une grosse machine à pro­créer, une bête roue exis­ten­tielle qu’on apprend à aimer et à inju­rier. Un rocher, une mon­tagne absurde. Et, à bien y réflé­chir, les poètes, les papes, les poli­ci­tiens, les intel­lec­tuels, les hips­ters et les jeunes ne sont pas davan­tage, ils ne font pas mieux. Tous des men­teurs, tous des bor­nés, des obnu­bi­lés, tous des apeu­rés, des inno­cents aux mains trop pleines, des fous et des inconscients.

Moi, le poète qui pré­sume de tout, je vous le dis. On ne rend pas compte que l’Histoire, celle née avant même que la nôtre ne débute, s’écrit depuis des tril­lions et des tril­lions d’années-lumière. Elle se déroule d’ailleurs au-delà de la lumière, de cette inven­tion gran­di­lo­quente que la race humaine ose appe­ler Dieu.

On ne peut en vou­loir au bon petit peuple d’être ce qu’il est. Il est certes imbé­cile. C’est évident, la foule est idiote. Alors que dire d’un peuple tout entier.

Il n’existe plus per­sonne pour le gui­der, plus main­te­nant en tout cas. Per­sonne ne sait, tout le monde fait sem­blant de savoir. Faut donc excu­ser les ignares, car le ciel autant que l’enfer leur appartient.

Alors ? Rien et son contraire. Dans ce lot d’incongruités, il y a évi­dem­ment les bons scien­ti­fiques, les poètes inal­té­rés, les poli­ti­ciens dévoués, les prêtres silen­cieux, les mères et les pères fidèles, les enfants pas­sion­nés, le bon petit peuple serein, le ciel azur, le calme néant.

Tout est pos­sible quand on y pense. Tout est pos­sible. Même le bonheur.

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