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Le bonheur en moi

Modifié le : 2017/03/19

La vie est étouf­fante et ennuyante, par­fois, tu ne trouves pas ?

— Je n’ai rare­ment sinon jamais cette impres­sion. J’ai certes mes pro­blèmes et mes angoisses. Or, mal­gré tout le stress que j’ai pu avoir dans ma vie, il me semble avoir tou­jours eu la force de continuer.

— Tu as le bon­heur en toi.

— Peut-être…

— Il y a des jours où cela ne me déran­ge­rait pas de mourir.

— Faut pas.

— Mou­rir ? Allons donc, ce serait plus simple.

— Ce sera plus simple, en effet, un jour, mais pour le moment, je continue.

— Tu vois, tu as le bon­heur col­lé à la peau.

Je sou­ris inté­rieu­re­ment, per­plexe. La conver­sa­tion a lieu sur l’un de ces babillards de ren­contre. Je connais l’homme depuis cinq ans envi­ron. Nous ne nous sommes jamais ren­con­trés, mais nous avons failli le faire. Nous nous étions don­né ren­dez-vous dans un res­tau­rant. Il n’est jamais venu, s’excusant par la suite d’un pra­tique « quelque chose d’urgent à faire ». 

Cet ami est dans le pla­card, ce que j’abhorre sans condam­ner, confor­table qu’il est dans sa vie bour­geoise, bien rému­né­ré par son uni­ver­si­té, au bord de sa retraite, cher­chant la com­pa­gnie silen­cieuse d’hommes alors que sa femme et ses enfants dorment dans d’autres chambres.

Il se sent pri­son­nier et cela ne sert à rien de le ser­mon­ner sur les déci­sions à prendre, car j’ai autant de poutres dans les yeux que lui. Je peux com­prendre son étouf­fe­ment, mais je ne peux être pour lui ce suc­cé­da­né de bon­heur qu’il suce­ra comme un ours et son miel. Il y a beau­coup de ces ren­dez-vous man­qués, avec des êtres qui ne s’accrochent à vos branches que le temps d’une acci­den­telle bour­rasque. Je suis le pre­mier à croire qu’il faille embras­ser beau­coup de cra­pauds avant de ren­con­trer son Prince char­mant et je peux com­prendre qu’on s’accroche à celui trou­vé, même sur Inter­net, même si le conte de fées n’est qu’une mau­vaise véri­té pas­sée à la mou­li­nette des conve­nances. Il m’est autant facile de pré­tendre que je conti­nue avec rési­lience et sim­pli­ci­té. Je me meus, moi aus­si, dans mon petit pla­card d’incertitudes et, l’âge aidant, je me fais des rai­sons qui ne tiennent pas néces­sai­re­ment la route. 

J’ai eu, il y a un an, d’étranges pen­sées sui­ci­daires. En voyant le train de métro arri­ver en gare, je m’imaginais me pré­ci­pi­ter devant. Mon corps me disait de le faire. Cela m’a vrai­ment trou­blé, au point de m’amener à réflé­chir sur ce que je vou­lais dans la vie. Je ne crois pas avoir ni le cou­rage ni la convic­tion de mettre fin à mes jours, car les choses passent et le mys­tère de mon exis­tence jette sur moi une lumière trop forte pour que je m’en détour­nasse aus­si allègrement.

Je suis de plus en plus ailleurs, il me semble, heu­reux de ma situa­tion actuelle, même si, à bien des égards, elle est fra­gile. Je suis en train de sor­tir du marasme finan­cier dans lequel je me suis embour­bé (en fait, je réus­sis, jusqu’aux der­nières nou­velles, à flot­ter). J’ai de très bons amis et je ne pense pas que je mour­rai en soli­taire. Je pré­serve mon bonheur.

Dimanche der­nier, j’ai assis­té à un bap­tême agnos­tique. Le célé­brant nous a décla­ré, le plus œcu­mé­ni­que­ment du monde, que nous pro­ve­nions de la même lumière. Je la vois quo­ti­dien­ne­ment cette lumière, et je n’ai pas vrai­ment besoin de plus amples expli­ca­tions. C’est peut-être que, jus­te­ment, j’ai ce bon­heur naïf en moi. J’ai ces mains pleines d’une cer­taine inno­cence. Je ne sais. On pour­ra dire que j’ai l’âge de m’en foutre, que le jeu, pour moi, n’en vaut plus la chan­delle et que, bien­heu­reux je suis de me conten­ter d’un fur­tif rayon de soleil.

Je n’ai sur­tout plus envie de m’encombrer des ombres des autres. Je veux bien par­ti­ci­per à leurs pas­sions, connaître et com­prendre leurs mou­vances, les aider aus­si à che­mi­ner, à faire une pause avec eux, emprun­ter leurs sen­tiers ou les invi­ter dans ceux de mes jar­dins inté­rieurs, mais pour­vu que leurs troubles ne soient pas des leurres de vampire.

J’aime la lumière, je la res­pire. Je veux vivre.

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