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Le cordonnier

Modifié le : 2019/07/14

J’avais déci­dé, ce jour-là, d’emprunter des rues paral­lèles aux larges artères de Lis­bonne, voir autre chose que les beaux che­mins que la ville étale pour se don­ner de grands airs. La vie, celle que l’on dit de tous les jours, pré­fère les ruelles, les chiens de gout­tière et les petits cafés.

Lis­bonne alors, même en son centre, peut paraître déserte. Les gens vaquent à leurs occu­pa­tions ou ne sont tout sim­ple­ment pas là. Il ne reste que les vieux, les employés muni­ci­paux et, curieu­se­ment, aucun chat à l’horizon. Je ne crois pas avoir vu un félin de tout mon séjour. Les mange-t-on à Lisbonne ?

J’ai volé quelques cli­chés, lais­sant pendre ma camé­ra à mon cou, sans bien viser. Les cordes à linge m’ont amu­sé. Elles sont dif­fé­rentes de celles trou­vées en Amé­rique du Nord. Comme elles ne peuvent se lan­cer au-des­sus des cours arrière, elles longent les façades et les bal­cons, comme si prises de vertige.

J’ai raté une belle pho­to. C’était dans une rue avec une pente abrupte. Pas un chat au sens propre et figu­ré, si ce n’est quelques tables au loin d’un café autour des­quelles je voyais des gens immo­biles. Le soleil ne réus­sis­sait pas non plus à atteindre le sol. Seules quelques fenêtres des étages supé­rieurs rece­vaient de la lumière. Sou­dain, à ma droite, un vieux cor­don­nier, accrou­pi tout juste à l’entrée de sa bou­tique, tra­vaillant une chaus­sure. Une véri­table carte pos­tale des années 20 ou 30, quand la misère, aux États-Unis, souf­flait ses grands vents sablon­neux. Mon réflexe fut de m’arrêter et de le prendre aus­si­tôt en pho­to. Mais j’étais à peine à 10 ;cm de lui. Il ne sem­blait pas m’avoir remar­qué, pour­sui­vait sa lente ou inutile besogne sur une chaus­sure qui parais­sait aus­si vieille que lui. Il devait bien avoir 90 ans, le dos cour­bé comme un arbre ayant long­temps affron­té les bour­rasques et les vagues de la mer.

Je ne pou­vais cepen­dant m’arrêter plus que trois ou quatre secondes. J’eus le temps d’observer son échoppe, pas plus relui­sante, tout aus­si vieille, tout aus­si déserte. Évi­dem­ment, le désordre était com­plet. Cette bou­tique avait ces­sé de vivre et le vieux cor­don­nier était sans doute en train de mou­rir là, devant moi.

Par res­pect, je me suis éloi­gné. J’aurai pu sor­tir un 10 ;€ et les lui don­ner afin qu’il me per­mette de le pho­to­gra­phier. Mais son atti­tude aurait cer­tai­ne­ment chan­gé, j’aurais cas­sé le moment, ou il n’aurait pas com­pris, aurait fer­mé sa porte, cachant sa pau­vre­té ou son inexis­tence. Je ne sais. Je ne vou­lais pas qu’il pense que je le pre­nais en pitié.

Pen­dant dix bonnes minutes, j’ai pour­sui­vi mon che­min, pes­tant contre ma timi­di­té et mon échec. Je fus ten­té de retour­ner le voir, puis j’ai aban­don­né l’idée. Il ne me reste que ces mots pour gra­ver dans une mémoire rela­tive et éphé­mère ce court ins­tant qui ne m’avait, de toute façon, jamais appartenu.

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