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Le jeune fou

Modifié le : 2019/07/14

Je pour­rais dire que, sans ver­gogne, je lui aurais don­né le bon Dieu sans confes­sion. Je l’aurais sans doute aus­si pris rapi­de­ment dans mes bras. Il est l’un de ces visages qui m’attirent, qui émeuvent mes dési­rs et mon envie folle d’avoir quelqu’un auprès de moi.

J’en connais beau­coup de ces âmes, de ces humains, jeunes ou vieux, imberbes ou amai­gris par la vieillesse. Ce sont des hommes, un espoir pour une paix que je reven­dique. Une chi­mère cer­tai­ne­ment, car, jusqu’à main­te­nant, ce que j’ai tou­ché et aimé s’est envo­lé, ne m’est pas res­té col­lé à la peau comme on se les raconte dans les livres et les mythes, comme on se les serine à la télévision.

Celui-là, en ce début d’après-midi gla­cial, était assis près de la porte du train. La ving­taine peut-être à peine enta­mée, che­veux bou­clés à la manière de Nel­li­gan. J’aurais en effet juré qu’il s’agissait de Nel­li­gan. Les yeux tendres, fié­vreux, le visage per­du, par­fois nour­ri par un ric­tus pro­ve­nant soit d’une idée sau­gre­nue, soit d’un rêve de schi­zo­phrène. Sans véri­table muscle, un jeans trop court qui lais­sait entre­voir des che­villes de marionnette.

De temps en temps, son regard ren­con­trait le mien sans pour autant s’attarder sur moi. Mais durant ces ins­tants, je pou­vais admi­rer ses traits équi­li­brés, ses iris ronds d’opium, sa barbe d’une viri­li­té mal­ha­bile. J’y voyais un homme, une force qui ne sem­blait pas pou­voir tenir la route.

D’ailleurs, ses pro­fils, tant le gauche que le droit, ses pro­fils que je pou­vais obser­ver sou­vent car son visage ne res­tait pas en place, ses n’étaient pas aus­si bien conçus que sa façade hagarde. Je le répète, je l’aurais pris dans mes bras, ce fou, pro­ba­ble­ment, cet enfant-homme bles­sé par une pos­sible tare. Je l’aurais ame­né chez moi et l’aurait pla­cé dans mon lit, non pas pour usur­per sa chair, mais seule­ment pour me col­ler à lui et me rap­pe­ler de la cha­leur de l’innocence hou­leuse d’une jeu­nesse émo­tive et per­due, celle qui lan­guit dans mes sou­ve­nirs, que j’ai lais­sé filer comme vous tous qui tis­sez votre laine, vos exis­tences sur des métiers grinçants.

J’en ren­contre sou­vent de ces hommes. Ils sont des ondes plan­tant sur les eaux de la vie. Je ne connais rien d’eux, rien de leur salive, encore moins leur fièvre. Et si je pou­vais tous les connaître, ma soif en serait-elle pour autant conquise ? Se poser la ques­tion est y répondre. Et y répondre, c’est vou­loir conti­nuer à boire et à croire.

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