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Le médecin qui jouait du piano

Modifié le : 2019/07/21

L. s’as­soit près de moi, à la répé­ti­tion de la cho­rale. C’est un grand gaillard d’A­mé­rique cen­trale, ou du Sud, je ne sais plus. Il me sou­rit, je lui demande com­ment il va. Il prend le temps d’ou­vrir son car­table de musique, sou­pire, me dit d’une voix triste en secouant la tête : « J’ai per­du un grand ami, ce week-end. »

Sans attendre de moi un com­men­taire, il se met à racon­ter. « Il était mon méde­cin, mais aus­si un grand ami. Il est mort d’un can­cer. » Dans sa bouche espa­gnole, cela sonne plu­tôt « il est mort d’un concert ». Les intestins.

« C’est ter­rible. », lui dis-je.

Il hausse presque les épaules.

« Oh, ce qui est ter­rible est qu’il n’a­vait que 54 ans. Il jouait si bien du pia­no. C’est lui qui m’ai­dait pour les par­ti­tions ici. Il s’oc­cu­pait de moi. Il était bon avec tout le monde, il ne comp­tait ses heures pour per­sonne. Un vrai grand médecin. »

« Mes condoléances. »

« Mer­ci Guy. Il me disait tout le temps que j’é­tais trop hypo­con­driaque et c’est lui qui attrape cette sale­té. Il a lut­té pen­dant deux ans… Dans les der­niers mois, il a ces­sé tout trai­te­ment et s’est mis à jouer et à jouer du pia­no. Il a tout pré­pa­ré pour sa mort. Les funé­railles ont eu lieu sur le mont Royal, dans un de ces grands cimetières.

Il avait com­man­dé le buf­fet, nous avait enre­gis­tré une pièce de Bach pour que nous l’é­cou­tions une der­nière fois avec lui. »

L. se tait un moment.

« La vie est ain­si faite. »

Je ne peux, ému, que lui répondre « En effet ».

Le direc­teur s’a­vance. La répé­ti­tion peut débu­ter. Après le réchauf­fe­ment, nous entre­pre­nons la lec­ture d’un chant lan­gou­reux, érotique.

La vie est ain­si faite.

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