altPicture519413614

Le sourire sans sourire du Bouddha

Modifié le : 2019/08/08

J’ai encore rêvé. Ces jours-ci, il semble que mon cer­veau absorbe beau­coup de don­nées et comme sa diges­tion est lente, il les remâche des nuits durant. Et ce matin, en me réveillant, tout d’abord le sou­rire très triste d’un Boud­dha que mon esprit a dili­gem­ment corrigé.

J’ai donc encore rêvé, j’ai donc encore mani­pu­lé la réa­li­té. Et je ne pense main­te­nant qu’à ce Boud­dha qui a bien com­pris qu’il ne fal­lait pas être triste sans être pour autant hilare. La neu­tra­li­té a tou­jours meilleur goût puisqu’elle résiste aux illu­sions, mais en lais­sant tout de même par­ler le cœur.

Ce qui m’amène à par­ler de ven­dre­di. Mes amis du rez-de-chaus­sée et moi avons écou­té un repor­tage sur une île du Paci­fique lut­tant pour sa sur­vie. D’un côté, il y avait ces vieillards qui s’en tenaient à leurs tra­di­tions maintes fois prou­vées, mais aus­si dou­lou­reu­se­ment éprou­vées, bafouées et sur­tout défiées. De l’autre côté, il y avait leurs fils réso­lus à chan­ger le cours des choses en ins­tal­lant, par exemple, des moteurs à leurs bateaux afin de pou­voir pêcher plus loin, puisque le pois­son ne vient plus près des côtes. Il faut dire qu’auparavant, dans un pas­sé pour­tant assez jeune, les baleines venaient se bala­der autour de leur île et les vieux, de leurs seules rames et har­pons, réus­sis­saient à nour­rir le vil­lage. Ce petit peuple, les lama­ho­lots, vit sur une île ingrate (Lama­le­ra), mais leur téna­ci­té, bien humaine, les a soli­de­ment ancrés sur cette terre. Leurs ancêtres ont long­temps erré d’île en île, et eux, depuis quelques géné­ra­tions, avaient enfin trou­vé l’équilibre pré­caire d’un peuple à la vie simple.

Main­te­nant, les vieux sont tristes, car leurs har­pons n’attrapent plus rien, d’autant que les habi­tants des autres îles ont pêché effron­té­ment avec de la dyna­mite, ce qui a apeu­ré et tué tous les pois­sons. Mais les jeunes, avec leurs rudi­men­taires moteurs, demeurent confiants, d’autant que les dyna­mi­teurs ont été punis. Les pois­sons, eux, n’ont plus confiance et il faut pêcher autre chose : des dau­phins, des raies et d’autres pois­sons fragiles.

Rien n’est donc acquis, puisque la région est éga­le­ment appe­lée à deve­nir une zone éco­lo­gique pro­té­gée (on s’en doute bien, ce sont les gens du Nord, dans leurs grandes villes et uni­ver­si­tés, qui en ont déci­dé ain­si, furieux et inquiets de voir les dau­phins ain­si chas­sés et les raies déci­mées, même si les habi­tants, peu nom­breux, ne prennent de l’océan que ce qu’il faut pour se nour­rir. Il semble que ce soit déjà trop pour l’écosystème du lieu.

Voi­là pour­quoi, entre autres choses, — je ne dis pas encore tout de ma vie — mon Boud­dha a de la dif­fi­cul­té à demeu­rer impas­sible. Mon Boud­dha boude, pour­rait-on dire. La réa­li­té semble tou­jours pré­fé­rer les démons aux bonnes inten­tions. Il faut constam­ment lut­ter, patiem­ment soli­di­fier la digue mena­cée par les trop forts embruns.

Ce qui m’amène à par­ler de cet autre repor­tage, vu il y a quelques semaines d’un homme et de sa cabane, sise sur un banc de sable et que la mer menace d’engloutir au moment des grandes marées…

Mais je m’arrête ici. Les his­toires sont sans fin. Je semble toutes les voir en rele­vant un peu la com­mis­sure des lèvres, en ne bou­dant pas mon plai­sir de vivre et d’observer.

altPicture2032560891

#1a3958
#1a3958