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Le temps spirale

Hier, en fai­sant le ménage du sous-sol, je suis tom­bé sur une boîte conte­nant quelques pho­tos, la plu­part enca­drées et qui avaient trô­né un temps dans anciens appar­te­ments. La boîte n’avait pas été ouverte depuis douze ans. Cela équi­vaut à peu près à la durée de mes longues réno­va­tions pen­dant les­quelles il était hors de ques­tion de sus­pendre quoi que ce soit sur les murs.

J’ai rap­por­té la boîte dans l’appartement, me pro­met­tant de me faire un petit coin à souvenirs.

Aujourd’hui, je les dépous­sié­rées, ai sou­ri, le cœur s’enveloppant de cette pesante humi­di­té qu’est la mémoire. Je ne suis plus cer­tain main­te­nant de vou­loir les accro­cher. Peut-être quelques-unes, sans pou­voir déci­der si cela en vaut la peine.

Il fuit, il fuit, ce temps, inexo­ra­ble­ment. Je regrette l’époque des albums pho­tos, ceux qu’on pou­vait ouvrir sur ses genoux, de pré­cieux papiers, quand même rares, car à l’époque, il fal­lait tout de même déve­lop­per vingt-quatre, trente-six fois, choi­sir ce qui devait res­ter, ce qui pou­vait res­ter caché.

Main­te­nant, on conserve le tout dans les nuages de com­pa­gnies qui en ont fait des algo­rithmes pour mieux voler tant notre pas­sé que notre portefeuille.

La mémoire a été trans­for­mée pas néces­sai­re­ment pour le pire. Elle paraît plus vola­tile. On peut bien sûr mettre sur ses genoux un écran et y faire défi­ler les moments de notre éphé­mère exis­tence. Les pho­tos sont sou­vent trop nom­breuses pour qu’on y prête vrai­ment atten­tion. Les a‑t-on vrai­ment choi­sies ? Et puis, on n’a pas cette sen­sa­tion du volume, cette illu­soire impres­sion que le pas­sé pou­vait quand même s’empiler et nous écra­ser dou­ce­ment jusqu’à ce que l’on devienne un sédi­ment atomique.

Le pas­sé est deve­nu si léger, petit comme un écran de smart­phone, insen­sible comme un nuage sous les doigts.

Ce n’est ni mieux ni pire qu’avant, même si je donne l’impression de regret­ter ce qu’étaient les choses dans mon temps.

Ima­gi­nons les siècles où seuls quelques notables, reines, rois pou­vaient se faire faire le por­trait. Que sont deve­nus tous ces visages qui ont assu­ré notre exis­tence ? Cela ne nous importe que si peu. Ima­gi­nons encore plus loin, quand les mains de quelques aus­tra­lo­pi­thèques des­si­naient en traits san­guins des sem­blants de mémoire. Cela chan­ge­rait-il notre plai­sir actuel d’exister ?

Le pas­sé est bel et bien une spi­rale qui s’étourdit à construire le futur. Qui, un jour, par­cour­ra l’Internet et croi­se­ra mon regard ? Ce n’est pas le pas­sé qui est triste, plu­tôt la pers­pec­tive qu’il nous soit inter­dit de regar­der dans la besace du devenir.

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