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Le temps

Modifié le : 2019/07/13

Le temps est un lièvre qui, de ses grandes oreilles, entend tous les bruits de l’exis­tence. Lors­qu’un humain s’ap­proche, il s’en­fuit toutes pattes tendues.

Le temps est un escar­got dur de la feuille, qui n’écoute per­sonne, passe son che­min, tou­jours dans cette direc­tion sans écueil, confiant de sa route, il semble n’en avoir qu’une tant la route est lente et mesurée.

Le temps est un amant dont la peau est la qua­trième dimen­sion de l’univers, pour qui l’on prie, l’on salive, l’on blas­phème et jure toutes les promesses.

Le temps est un for­ge­ron dont le bras mar­tèle notre échine, nous enré­gi­mente sur cette clô­ture d’ossuaires plan­tée par on ne sait quel monstre divin autour de son royaume désert.

Le temps s’allonge quand on est mort, le temps passe trop vite quand on s’enflamme. Il est le marion­net­tiste sus­pen­dant ses momies et ses clowns. Il allume les feux autour des­quels dansent les ombres. Il n’est rien d’autre que cette pel­li­cule enivrante d’images, de gestes, de bra­voures et de méchancetés.

Le temps est la mélo­die sor­tant des gorges, le rythme issu des pieds mar­cheurs, des pieds dan­seurs ou guer­riers. Il est la main droite de l’oubli, la main gauche de l’espoir, élas­tique chez les quan­tas, gra­vides par­mi les pla­nètes, si lan­ci­nants au voi­si­nage des galaxies.

Quoi dire de plus ? Quoi fan­tas­mer ? On peut tout inven­ter puisque le temps est notre Dieu, notre ignorance.

C’est ain­si que nous sommes libres, sou­mis au temps, aux sai­sons, for­gés en glaives ou en pioches, tra­vailleurs et tra­vailleuses, syn­di­qués ou esclaves, heu­reux quand nous jouis­sons, quand nous nous inno­cen­tons, peu­reux quand nous nous éveillons, un temps. Un temps ? Pou­vons-nous vrai­ment le compter ?

Moi, moi, moi, dont la cer­velle vire­volte sous son crâne, je me suis immo­bi­li­sé un moment, fati­gué, étour­di, vieilli pen­dant que la foule des jeunes autour scan­dait tou­jours les mêmes insi­gni­fiantes rêve­ries. J’ai posé un genou au sol, exté­nué. Le temps parut amu­sé, s’est appuyé contre moi pour me faire sen­tir tout son poids. Je fus ten­té de me lais­ser choir afin qu’il m’écrase, m’enlève l’air de ma conscience. Cela parais­sait facile, comme une noyade durant laquelle les pou­mons troquent leur air par l’eau comme s’il s’agissait d’une pas­sa­tion natu­relle, sans dou­leur. Comme dans un long rêve, encore une spé­cia­li­té du temps.

Mais je suis demeu­ré à genou, ai repris mon souffle. Les jours ont pas­sé. Je ne les ai peut-être pas comp­tés, mais j’ai tout de même obser­vé le soleil naître et mou­rir, la lune deve­nir blanche puis noire. Le temps, tou­jours appuyé contre mon dos, s’était peut-être endor­mi. Au fil des jours, il parut plus léger. Une feuille morte, une prière brumeuse.

J’ai fini par me rele­ver, certes ébran­lé, insa­tis­fait, envieux. Le pay­sage avait chan­gé. Je ne voyais plus que des peuples au loin, des four­mis et des abeilles. J’ai res­pi­ré à fond. Le temps me lâcha la main, me don­na même des ailes qu’il accro­cha à mes yeux.

Main­te­nant que je relis ce texte, je ne sais plus pour­quoi je l’ai com­men­cé. Où vis-je ou vais-je si je ne puis être cette Nor­vège ? Doit-on ten­ter de répondre ? Le temps arrange tel­le­ment bien les choses.

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