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Le vieillard au missel

Modifié le : 2019/07/21

Il doit bien avoir 80 ans, sa colonne ver­té­brale cas­sée, fai­ble­ment ados­sée au siège de train, son bas­sin ven­tru lui ser­vant de table sur laquelle il a sécu­ri­sé d’une main un Prions en église écor­né, muni de quelques trom­bones et clips qui regroupent des pages. Le vieillard porte un béret à la fran­çaise, son cou est entou­ré d’une écharpe neutre de la même cou­leur que le béret. À ses côtés, un para­pluie tout neuf et un panier de veuve ne sem­blant jamais avoir été uti­li­sé. Peut-être sont-ce là de nou­velles acqui­si­tions qu’il étrenne pour la pre­mière fois. Il est dix-huit heures, la tem­pête est com­men­cée là-haut.

Avec sa main libre, il fouille dans une sacoche dont la sangle lui étrangle un peu la poi­trine. Il en sort un sty­lo Bic, le déca­pu­chonne avec ses dents, retourne le sty­lo, enfonce le capu­chon et, ain­si muni, tourne les pages du mis­sel de fortune.

Il tourne encore quelques pages, ses yeux se plissent, paraissent dévo­rer la Parole. Un jeune homme entre dans le train, s’asseoit près du vieillard qui lève rapi­de­ment les yeux vers l’intrus, reprend immé­dia­te­ment sa lec­ture sans empê­cher une gri­mace qui pour­rait expri­mer soit l’agacement soit un sou­rire poli dont la méca­nique s’est enrayée depuis belle lurette.

De mon siège, je peux obser­ver le mis­sel. L’ordinaire de la messe est scri­bouillé à sou­hait et l’homme en ajoute avec son sty­lo, semble réflé­chir, puis grif­fonne encore. J’ai l’impression que son geste est inutile. Il doit connaître par cœur ce qu’il y est écrit. Il s’agit sans doute d’un mis­sion­naire à la retraite, d’un moine esseu­lé ou peut-être d’un vieux gar­çon qui aura pris comme com­pagne sa foi. Il n’a qu’elle à qui par­ler, pro­té­gé, dor­lo­té par la Mort qui attend près de lui.

D’ailleurs, c’est peut-être elle qui, sou­dain, s’empare de son souffle, car l’homme ne bouge plus, les yeux fer­més, la bouche entrou­verte, le mis­sel libé­ré de l’emprise des doigts. Le train s’arrête, les portes s’ouvrent bruyam­ment. Tel ce cor­beau des films d’épouvante, la Mort s’envole, relâ­chant sa prise. Le vieillard s’éveille, l’œil rede­ve­nu alerte, scrute à tra­vers la vitre le nom de la sta­tion. Ras­su­ré, il s’affale sur son siège, humecte un doigt, tourne quelques pages, note quelque chose. Une image pieuse tombe de son mis­sel, il ne s’en aper­çoit pas. Le jeune homme à sa droite se penche, la ramasse et la lui tend. Le vieillard, cette fois, s’étonne, remer­cie, happe l’image qu’il replace aus­si­tôt n’importe où entre les pages du mis­sel, adresse tout de même un véri­table sou­rire qu’il ravale aus­si­tôt, en repre­nant sa lec­ture, oubliant le reste de l’univers.

En obser­vant la scène, je me dis que je n’aimerais pas être cet homme heu­reux. Je ne com­prends pas sa foi. Moi qui lutte contre mon ver­tige d’exister m’offusque par l’apparente fai­blesse de cette âme dévote qui ana­lyse à coup de style Bic la parole d’un Évan­gile déna­tu­ré par deux mil­lé­naires d’oublis, deve­nu un mot-croi­sé vague­ment spirituel.

L’homme, sûre­ment, je l’espère, aura fait le bien toute sa vie. Il pour­rait être un vieux schnock, mais pour l’usage de ce billet, ce sera un homme de mis­sion, au sou­rire pater­nel. Mon juge­ment envers lui n’est, en réa­li­té, qu’une pauvre ana­lyse, par sur­croît inutile, de ma condi­tion. Elle ne concerne pas la vie, les gestes de cette vieille âme. Je ne décris que pour mieux égoïs­te­ment par­ler de moi.

Je dois sor­tir du train qui arrive à la sta­tion où je débarque. Je m’en vais m’amuser au par­ty de Noël de la com­pa­gnie. Je suis cra­va­té, endi­man­ché. J’ai l’âge de ces rituels sociaux. Je laisse le vieil homme à sa prière. Je ne le ver­rai sans doute jamais, ne sau­rai quel mot mys­tère il aura pu décou­vrir dans son petit mis­sel industriel.

Le quo­ti­dien est rem­pli d’histoires intenses. C’est sans doute là que réside la foi, lorsqu’on n’a de cesse de grif­fon­ner, dans nos têtes, autour des gestes et des paroles de l’existence.

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